A
A

La Russie pense-t-elle au bitcoin en cas de déconnexion du réseau SWIFT ?

lun 14 Fév 2022 ▪ 20h00 ▪ 10 min de lecture - par Nicolas Teterel

Le bitcoin menace non seulement le dollar, mais aussi le réseau SWIFT. La Russie ne s’est pas trompée en adoubant le bitcoin face aux menaces d’une déconnexion de sa banque centrale au réseau SWIFT.

L’épouvantail ukrainien

Le manège diplomatique et l’hystérie de la presse occidentale vis-à-vis de l’Ukraine ont atteint leur paroxysme. Mintpressnews rapportait la semaine passée que 90 % des colonnes d’opinions dans le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal ont soufflé sur les braises.

Cette propagande va-t-en-guerre ne date pas d’hier. Le péril russe est un sujet récurrent depuis le coup d’État de 2014 en Ukraine. Ce putsch fut organisé par les États-Unis (avec l’accord tacite de l’UE) suite à une intense lutte d’influence entre l’UE et la Russie pour attirer l’Ukraine dans leur giron. Kiev avait préféré l’offre russe : une réduction de 33 % du prix du gaz.

Le refus de signer l’accord d’association avec l’Union européenne par Viktor Ianoulovitch déclencha le mouvement de protestation Euromaïdan et la sanglante révolution de couleur fomentée par la CIA et le réseau Open Society de Georges Soros. En réaction, la Russie récupéra la Crimée et son port militaire de Sébastopol. Elle apporta également son soutien aux mouvements séparatistes dans les régions russophiles.

Depuis, la presse occidentale ravive régulièrement le spectre de la guerre, annonçant sans cesse une « imminente » invasion russe. En 2015, Reuters et le New York Times affirmaient que la Russie massait des troupes, des chars et de l’artillerie à la frontière. Rebelote en 2016. The Guardian lança même que 330 000 soldats russes seraient bientôt à la frontière.

Au printemps suivant, le Wall Street Journal revenait à la charge en prétendant que des « dizaines de milliers » de soldats étaient déployés à la frontière. Le New York Times surenchérissait alors en parlant de « 100 000 soldats ». Fin 2018, le New York Times s’insurgeait de nouveau, 80 000 soldats en armes à l’appui, avant de remettre le couvert en 2019. Bref, l’Ukraine est devenue l’épouvantail de service et le réservoir de chair à canon de l’OTAN.

Joe Biden se sert de l’Ukraine comme d’un appât pour pousser l’ours russe à la faute. Sa tactique est d’envoyer de l’armement et de laisser planer la possibilité d’une intégration de l’Ukraine à l’OTAN jusqu’à ce que Vladimir Putin sorte de ses gonds. Heureusement, le pire a peut-être été évité grâce au président hongrois Viktor Orban. Ce dernier s’est servi de son droit de veto pour empêcher l’Ukraine d’intégrer le centre de cyberdéfense de l’alliance.

Soit dit en passant, cette initiative a certainement hautement agacé Bruxelles puisque le Premier ministre hongrois a laissé entendre pour la première fois ce weekend que son pays pourrait quitter l’Union européenne…

Pourquoi l’Occident provoque la Russie ?

Pour le nerf de la guerre : l’argent…

Les Américains se sont sortis de l’ornière de la crise des subprimes grâce au pétrole issu de la fracturation de roche mère. Cette fameuse « révolution du pétrole de schiste » a fait des États-Unis le premier producteur de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite et la Russie.

En plus du pétrole, des quantités énormes de gaz sont extraites en parallèle. Il y en a tant que les États-Unis ont pu diviser par deux leur production de charbon et devenir le premier exportateur mondial de gaz liquéfié (LNG). Le pays affiche déjà une capacité d’exportation de 100 milliards de mètres cubes par an, soit plus que le Qatar et l’Australie :

USA, australia and qatar export of LNG
« Les Etats-Unis sont devenus le premier exportateur mondiale de gaz liquéfié le mois dernier » / Source : aljazeera.com

L’Agence internationale de l’énergie prévoit que cette capacité atteindra plus de 146 milliards de mètres cubes par an à la fin de l’année 2022. Dit autrement, l’oncle Sam a tout intérêt de semer la zizanie entre l’UE et la Russie pour empêcher la mise en service du gazoduc Nord Stream II (50 milliards de mètres cubes de gaz par an).

Pour la comparaison, notez que l’Europe importe 83 % des 400 milliards de mètres cubes qu’elle consomme sur un an. Et qu’environ 40 % de ces 83 % proviennent de Russie.

« Les États-Unis exportent la moindre molécule de GNL qu’ils trouvent. »

L’oncle Sam cherche donc à vendre son gaz qui serait autrement brûlé faute de capacités de stockage. Mais pas que… Joe Biden verrait d’un bon œil une rupture totale du commerce entre l’Occident et la Russie via une déconnexion du réseau SWIFT. Ce serait une manière de punir Vladimir Putin qui ne ménage pas ses efforts pour réduire la part du dollar dans les échanges internationaux. Avec succès.

SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau qui noyaute toutes les transactions financières internationales. Il est utilisé par plus de 11 000 banques dans plus de 200 pays et traite approximativement 33 millions de transactions par jour.

Sa forme juridique est celle d’une coopérative privée où la répartition des droits de vote dépend du nombre de transactions réalisées. Basé à Bruxelles, le réseau SWIFT est dominé par les banques anglo-saxonnes. Le président de son conseil d’administration est Yawar Shah, un ancien de la JP Morgan officiant désormais du côté de Citigroup.

Depuis la déconnexion de l’Iran, ce réseau est perçu comme un mécanisme de domination mondiale permettant de forcer des changements de régime par l’étranglement de leurs économies. Préférant prévenir que guérir, Moscou s’est déjà doté de son propre système de paiement international FPS (Faster Payment System) qui utilise les mêmes standards que le réseau SWIFT.

Peu de pays s’y sont raccordés, mais gageons que cela changera rapidement si la Russie devait être déconnectée. Récemment, l’Inde et la Russie ont « exprimé leur intérêt à poursuivre le dialogue sur l’acceptation des cartes RuPay et MIR au sein des infrastructures de paiement nationales, ainsi que la connexion au système FPS de la banque de Russie ».

En décembre dernier, sur fond de tensions avec l’Occident, toutes les banques Biélorusses se sont amarrées au système russe. La Chine possède également son propre système, le CIPS, prêt à l’emploi en cas d’embargo financier.

Mieux encore, la Russie a légalisé le bitcoin qui sera dorénavant traité comme une « monnaie étrangère ». Le Kremlin se réserve donc le droit d’utiliser le système de paiement le plus avancé du monde, au cas où. L’Iran a également choisi cette voie…

Une riposte cybernétique ?

Couper la Russie du réseau SWIFT pourrait in fine déboucher sur une guerre chaude, mais aussi une guerre cybernétique dans laquelle l’armée russe excelle. À ce propos, le média russe RT rapporte que la Banque centrale européenne (BCE) a prévenu que le système bancaire pourrait devenir la cible de cyberattaques russes en cas de déconnexion du réseau SWIFT.

Le président du conseil de surveillance de la BCE, Andrea Enria, a demandé aux banques de renforcer leurs défenses cybernétiques :

« Nous demandons [aux banques] de renforcer leurs mesures de défense cybernétique et de se préparer à une augmentation de ces attaques, ainsi qu’à des cyberattaques plus dangereuses qu’auparavant », a déclaré M. Enria.

La BCE a par ailleurs demandé aux banques fortement exposées à la Russie d’anticiper la mise en place de sanctions internationales en cas d’invasion de l’Ukraine. Les banques les plus exposées sont Citigroup, la Société Générale (2,6 milliards d’euros), Raiffeisen et UniCredit. En tout, le FT précise que les banques russes doivent 121 milliards de dollars aux banques internationales contre 128 milliards de dollars dans l’autre sens.

À la lumière de ce scénario noir qui s’esquisse, on comprend mieux pourquoi la banque des règlements internationaux, l’OTAN et le World Economic Forum ont organisé tant d’exercices de guerre cybernétique depuis plus d’un an. Nous en avons fait la liste dans cet article dans lequel nous écrivions :

« La Russie lancera certainement des frappes cybernétiques contre le réseau SWIFT en représailles, et il est permis de se demander si ce n’est pas exactement le scénario rêvé en haut lieu. […] La banque des règlements internationaux serait assurément enchantée que le réseau SWIFT soit gelé par des cyberattaques puisqu’elle a justement un système de rechange à vendre (l’équivalent du réseau SWIFT, mais pour les CBDC). Nous nous rapprocherions alors d’un système monétaire orwellien où la monnaie devient un outil totalitaire. »

Terminons en signalant que les tensions se sont tout de même apaisées en ce début de semaine. En déplacement à Kiev, le chancelier allemand Olaf Scholz a déclaré ce lundi qu’il est « étrange que la Russie fasse de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN un problème politique majeur ». Une belle manière de se coucher…

Son homologue ukrainien, M. Zelenskyi, a également baissé d’un ton en concédant « qu’une intégration au sein de l’OTAN n’est pas l’objectif ultime ».

En d’autres termes, il y a de bonnes chances qu’Olaf Scholz, qui rencontrera M. Putin ce mardi 15 février, désamorce la crise. Si tel était le cas, le grand gagnant de ces joutes géopolitiques sera le bitcoin, l’unique système de paiement international absolument apatride et non censurable.

Recevez un condensé de l’actualité dans le monde des cryptomonnaies en vous abonnant à notre nouveau service de newsletter quotidienne et hebdomadaire pour ne rien manquer de l’essentiel Cointribune !

A
A
Nicolas Teterel avatar
Nicolas Teterel

Journaliste rapportant sur la révolution Bitcoin. Mes papiers traitent du bitcoin à travers les prismes géopolitiques, économiques et libertaires.

DISCLAIMER

Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

Ne manquez aucune actu et abonnez-vous à Cointribune sur Google Actualités !