L'autre raison derrière l'adoption du Bitcoin (BTC) par le Salvador

ven 15 Oct 2021 ▪ 12h17 ▪ 8 min de lecture - par Nicolas Teterel

Le président du Salvador n’a pas adopté le bitcoin uniquement pour grappiller 400 millions $ par an à Western Union. Nayib Bukele sait que le monde se heurte aux limites de la croissance et que le système monétaire fiat n’y survivra pas.

Pas de bras, pas de chocolat

Le déni est un mécanisme naturel de protection psychologique. Il est préférable de nier l’évidence plutôt que de se retrouver avec une contradiction mentale qui par ailleurs ne disparaîtra qu’au prix d’un inconfort physique.

Il est plus confortable de transmettre de la dette aux générations futures que de se mettre au régime en acceptant le fait que la croissance a des limites.

Nous y sommes. Nous atteignons des pics de ressources et l’inflation est là pour en témoigner. Le président Bukele n’a pas dit autre chose dans ses derniers tweets (traduction sous le tweet) :

Traduction :

« La prochaine crise mondiale est là : déstabilisation de la chaîne d’approvisionnement.

Les théories économiques keynésiennes ne marcheront plus cette fois-ci. Le monde est trop « gros ». Elles marcheraient si les ressources, l’énergie, les usines, les bateaux et les ports étaient infinis.

Il est temps de réfléchir à un nouveau système économique. Certains diront que c’est une folie. Mais à quel point ceci est fou :

Imprimer des milliers de milliards supplémentaires, consommer encore plus de ressources sur une planète finie, et penser que l’on pourra s’en sortir impunément. »

En effet, nous arrivons à ce moment crucial de la civilisation humaine où la terre n’offre plus les moyens de nos ambitions consuméristes. Rien de surprenant puisque le MIT avait prédit dès les années 1970 que nous vivrions la fin de la croissance à peu près maintenant.

Ce changement de paradigme est lié à la raréfaction des énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) qui représentent 84 % de l’énergie totale consommée dans le monde pour alimenter la croissance économique.

La multinationale Total a déclaré en début d’année que nous nous acheminons vers un déficit de 10 millions de barils/jour d’ici 2025 pour faire face à une demande prévue à 100 Mb/j…

Et cela en sachant que « les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont été déclenchés par des déficits bien moindres », a déclaré Matthieu Auzanneau, le directeur du Shift. Ce dernier cite également sur son blog Oilman le président de Wood Mackenzie, l’une des trois agences d’intelligence économique en pointe sur le pétrole : « le monde se dirige peut-être en somnambule vers une pénurie d’approvisionnement (de pétrole) ».

Or, de manière cruciale, 94 % du transport mondial dépend du seul pétrole. Dit autrement :

Moins de pétrole = moins de transports = moins de croissance = non-remboursement de la dette = planche à billets = inflation = perte de valeur de la monnaie fiat = hausse du bitcoin

Ce pic était couru d’avance puisque nous avons atteint le pic des découvertes de pétrole (conventionnel) en 1960. Depuis, « nous découvrons chaque année sept fois moins de pétrole conventionnel qu’en 1960 alors que nous en consommons trois fois plus », ajoute Matthieu Auzanneau. La baignoire se vide plus vite qu’elle ne se remplit…

Pétrole. Le déclin est proche, Matthieu Auzanneau, Hortense Chauvin, Le Seuil/Reporterre, septembre 2021.

Pour résumer, les fruits des branches basses ont déjà été cueillis : le pétrole restant est de plus en plus difficile à sortir de terre. Il y a 120 ans, aux États-Unis, il suffisait d’investir un seul baril de pétrole pour en sortir 100 du sol (sans oublier le raffinage et le transport jusqu’à la station essence). Nous sommes entre 10 et 15 au niveau mondial, ce qui signifie que les choses vont se dégrader de plus en plus rapidement.

La plandémie a très opportunément masqué cet écueil physique, mais c’est bien le manque d’énergie qui plombe la croissance et fait monter les prix. La taille du gâteau se rétrécit.

Certains objecteront en soulignant que c’est un fait que le PIB mondial continue de progresser. Certes, mais grâce à une seule chose : l’inflation. Est-ce de la vraie croissance ? Non, c’est un artifice comptable. La vraie croissance devrait rimer avec hausse du niveau de vie, ce qui est loin d’être le cas.

À l’échelle mondiale, le PIB par personne dit « réel » (auquel on retranche l’inflation) est en réalité en baisse depuis de nombreuses années !

Et le fait que la Chine – l’atelier du monde – ait atteint son pic de production de charbon cette année n’arrangera rien. Ni sa rupture diplomatique avec son plus grand fournisseur, l’Australie… 60 % de l’électricité chinoise provient de centrales à charbon si bien que l’empire du milieu doit couper l’électricité plusieurs heures par jour dans 20 provinces.

Dans l’ensemble, le prix du baril de pétrole est revenu au plus haut depuis 2014 (84$) alors que la tonne de charbon est tout proche de son plus haut historique, à 270 $. Le gaz naturel est au plus haut depuis 2009. En cause : la Chine qui le substitue à son charbon, mais aussi l’Allemagne qui le substitue à son énergie nucléaire et ses énergies renouvelables très intermittentes…

En parlant d’énergie renouvelable, rappelons qu’elle demande un certain nombre de minéraux et de métaux indispensables. Panneaux photovoltaïques, éoliennes et batteries demandent énormément de terres rares (qui soit dit en passant sont extraites de la croûte terrestre grâce à… du pétrole).

Dans son rapport intitulé The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, l’AIE prévoit que le scénario « développement durable » nécessitera une multiplication par 4.5 de la production de cobalt, de nickel par 3 et de lithium par 24…

Or le prix du silicium des panneaux photovoltaïque a triplé depuis le mois d’août. Le prix du cobalt des batteries est en hausse de 60 % sur un an. +25 % pour le nickel utilisé pour l’acier des éoliennes. +46 % pour le cuivre qui flirte aussi avec un pic mondial alors qu’il est essentiel à la transition énergétique.

En somme, on voit mal comment la transition énergétique permettra de réaliser des gains de productivité à même de renouer avec la croissance économique. Elle ne servira qu’à réduire les émissions de CO2, ce qui est déjà l’essentiel.

La conséquence est que la monnaie fiat – adossée à une montagne de dettes requérant plus de croissance pour en payer les intérêts – ne survivra pas à cette décroissance forcée. Le président du Salvador l’a bien compris.

Les dettes ne seront donc pas remboursées et l’épargne disparaîtra, engouffrée par l’inflation. Et n’allez pas croire que le CBDC changera quoi que ce soit à cet état de faits. Le CBDC remplacera la monnaie fiat après son écroulement. Nuance…

Le CBDC ne sera pas une monnaie miracle. Il souffrira d’un taux négatif et permettra de bloquer les achats trop gourmands en CO2. Reste à ne pas être le dindon de la farce en obtenant les BTC avant les autres…

Nicolas Teterel

Journaliste / Bitcoin, géopolitique, économie, énergie, climat

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