Bitcoin (BTC) : vers la concurrence monétaire !

mar 12 Oct 2021 ▪ 7h30 ▪ 11 min de lecture - par Thomas Andrieu

J’aimerais ici bouleverser certains équilibres de raisonnement théoriques sur la question multimillénaire de la monnaie. L’apparition récente dans l’Histoire des cryptomonnaies a suscité les plus vifs espoirs monétaires (Bitcoin Standard, Saifedean Ammous) et génère désormais des débats de plus en plus concrets sur la nature du système monétaire idéal. Ce que le monde n’a pas au moins connu depuis le Haut Moyen-Age, c’est la préférence pour la diversité monétaire. Derrière ce terme de diversité monétaire, sous-tend la théorie de la concurrence monétaire, comme introduite par des célèbres économistes libéraux comme Friedrich Hayek (Denationalisation of money, 1976).  

Concurrence monétaire.

Comprendre le principe de concurrence monétaire.

Dans une précédente publication qui a suscité un vif intérêt [lire], nous étions revenus sur le rôle probablement central des économistes libéraux dans la création des cryptomonnaies. L’idée de la concurrence monétaire repose sur l’idée d’un système monétaire où des monnaies se confronteraient librement les unes aux autres, se faisant concurrence et aboutissant à un système monétaire décentralisé. Les dernières études les plus abouties ont montré que le système monétaire actuel était non seulement regrettable, mais que la constitution d’un marché monétaire est profondément réalisable. La question qui se pose à nous est de déterminer le degré de souhaitabilité d’un tel système.

« Quand la création monétaire est réalisée de manière monopolistique par un émetteur, en particulier le gouvernement, il s’agit d’un crime lucratif qui est généralement toléré [plus tard Hayek ajoute : « même applaudi »] et reste impuni car ses conséquences sont mal comprises. Mais pour l’émetteur d’une monnaie qui est en concurrence avec d’autres monnaies, ce serait un acte suicidaire, car cela détruirait l’utilité pour laquelle les gens détiennent cette monnaie. […] Il n’y a pas de réponse dans la littérature disponible à la question de savoir pourquoi un monopole gouvernemental de la fourniture d’argent est universellement considéré comme indispensable. … Il a les défauts de tous les monopoles.».

Friedrich Hayek, Denationalisation of money, 1976, part “The addictive drug of cheap money”.

Hayek dénonçait les défaut de ce qu’il nommait « un monopole monétaire ». En effet, sous un système monétaire unique, les changements contraints par les banques centrales de la masse monétaire et de la vitesse de circulation de la monnaie conduisent à des désajustements concrets des marchés (tensions sur les salaires, les taux, risques de crise, d’inflation, etc…). L’idée d’un modèle où plusieurs monnaies se confronteraient suscite les perspectives les plus encourageantes pour le deuxième tier de ce siècle.

 « J’admettrai volontiers que la solution provisoire (où l’expérimentation de la concurrence monétaire serait graduellement améliorée), bien que nous donnant une monnaie infiniment meilleure et bien plus de de stabilité économique générale que nous n’en avons jamais eu, laisse ouverte diverses questions auxquelles je ne peux encore répondre. » – Friedrich Hayek.

Théoriser la concurrence monétaire.

La décentralisation des monnaies apparaît comme une condition essentielle à la prospérité des économies. L’idée globalement admise, que le gouvernement doit garantir une monnaie unique, est une idée restée pour l’heure incontestée car aucune autre alternative n’a été pensée. Nous ne savons pas ce que nous ne savons pas. La monnaie unique conduit à des tensions permanentes entre l’évolution de la valeur de cette monnaie et l’intérêt des agents. L’argument de la concurrence monétaire est de tenter de palier à ces problématiques.

Le problème de la décentralisation de la monnaie est caractéristique d’un monde ultra-mondialisé. Dans les années 1960, l’économiste Robert Mundell a concrétisé les problèmes majeurs que soulevait le système de changes fixes, monopolisé par les banques centrales.  Robert Mundell a ainsi théorisé ce que l’on appelle le Trilemme de Mundell ou triangle d’incompatibilité. Dans un système de change fixe, il ne peut pas y avoir d’une part une politique monétaire indépendante qui fixe le taux à court terme, et d’autre part avoir une parfaite liberté de circulation des capitaux. La mondialisation des Trente Glorieuses a mené à ce problème caractéristique du besoin de décentralisation de la monnaie. 

Aujourd’hui, un problème monétaire du même ordre se pose avec l’extrême centralisation de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de politique monétaire autonome sans que celle-ci porte préjudice à certaines catégories d’agents. Tout l’enjeu des politiques monétaires et fiscales récentes a été d’accroître l’intérêt monétaire de l’Etat au détriment du bon fonctionnement des marchés économiques et financiers. Ainsi, ce que nous pourrions nommer comme le dilemme de Hayek, ou le dilemme de la monnaie unique, repose sur l’idée qu’une monnaie unique ne peut satisfaire à une grande densité et un grand volume d’échanges, avec des institutions dont l’intérêt est divergent (l’intérêt monétaire des Etats est d’agir au niveau local et non international, d’agir sur des critères politiques et non économiques, d’agir sur des critères macroéconomiques plus que microéconomiques).

Quel modèle souhaitable ?

Application à l’économie.

Dans un prochain livre écrit par Velleyen Sawmy et moi-même, nous avons tenté de répondre dans les grandes lignes aux questions soulevées par un modèle de concurrence monétaire. Raisonnons ici empiriquement. On suppose qu’une économie produit 1 000 milliards de dollars chaque année avec une monnaie unique. La relation de Fisher nous renseigne sur l’équilibre monétaire sous-jacent à ces richesses :

PIB = Prix x Quantités = Masse monétaire x Vélocité (vitesse de circulation de la monnaie)

On suppose que la masse monétaire est de 500 milliards et la vélocité de 2, ce qui nous donne toujours un PIB de 1 000Mds (500 x 2 = 1 000). Complexifions désormais le raisonnement. Nous supposons qu’il n’y a non plus une seule monnaie, mais 5 monnaies concurrentes. Les deux systèmes ci-dessous décrivent, pour un même PIB, les deux situations monétaires différentes de monnaie unique et de concurrence monétaire.

Deux modèles monétaires s’opposent sous ces équations. L’un, très centralisé, avec des ajustements monétaires uniformes à tous les secteurs de l’économie, sans distinction de croissance, de localisation, de fiscalité et de juridiction. L’autre modèle, plus décentralisé, montre la possibilité d’arrangements et d’ajustements bien plus diversifiés, ce qui accroît la flexibilité de l’économie et les possibilités de croissance. Dans les deux cas proposés ici, la richesse produite est identique. Néanmoins, chacune des 5 monnaies concurrentes a une part différente dans la contribution à la richesse du pays (par exemple la monnaie 2 pèse 37% de toutes les monnaies).

« L’équilibre de concurrence monétaire » ?

Pour démontrer les relations qui gouverneraient un tel système décentralisé, nous pouvons notamment établir une démonstration de l’existence d’un équilibre de concurrence monétaire. Pour déterminer s’il existe ou non un équilibre de concurrence monétaire, on considère dans notre exemple 5 monnaies en concurrence. Lors d’une année écoulée par exemple, chaque monnaie interagit avec les autres (par exemple 40% de la monnaie 1 est convertie en monnaie 2). On sélectionne ainsi arbitrairement les taux de conversions respectifs entre ces 5 monnaies. Une fois que nous possédons la part de marché de chaque monnaie et les interactions entre monnaies, nous procédons à un calcul matriciel dont nous passerons ici les détails.

La conclusion qui apparaît à nos yeux est qu’il existe bien un équilibre théorique de concurrence monétaire si l’on venait à établir un système monétaire composé de monnaies diverses. La part de marché des monnaies 1, 2, 3, 4, 5 en concurrence passe respectivement de (8%, 37%, 12%, 25%, 18%) à environ (20%, 20%, 20%, 20%, 20%). Cela signifie, sans entrer pour l’heure dans les détails de certains ajustements monétaires, que pour un PIB constant, toutes les monnaies en concurrence tendent à rejoindre un équilibre de marché. Une étude plus approfondie des mécanismes monétaire en modèle de concurrence sera disponible dans notre prochain livre.

Effets concrets.

Pour résumer nos conclusions, voici un graphique réalisé par mes soins. Ce graphique en vol d’aigle nous montre tout l’intérêt de la préférence pour la diversité monétaire. L’axe des abscisses reprend la masse monétaire tandis que l’axe des ordonnées représente la vitesse de circulation de la monnaie. La ligne continue illustre une situation de monnaie unique. Sous un système de monnaie unique, une quantité trop abondante de monnaie provoque une spirale inflationniste, ce qui provoque une explosion de la vélocité. Inversement, une pénurie extrême de liquidités implique une vélocité très élevée pour permettre à l’économie de fonctionner. Quand on multiplie l’abscisse et l’ordonnée de la courbe à un endroit donné, on obtient le PIB (Masse monétaire x Vélocité). Plus la courbe est décalée en haut à droite, plus la richesse est grande. 

Dès lors, à partir de nos observations précédentes, on théorise les effets de la concurrence monétaire. Passé un certain niveau de développement, la concurrence monétaire accroît la rapidité des ajustements monétaires (prix, quantités, vélocité, masse monétaire), ce qui permet de gagner en efficacité (mondialisation supplémentaire, spécialisation des économies, rapidité des échanges, etc…). Ainsi, pour un certain degré de développement technique, la concurrence monétaire permet de créer des inflexions sur la courbe ci-dessus. Écrit simplement, pour une même masse monétaire dans d’un système de monnaie unique, la concurrence monétaire génère comparativement un surplus de richesses. Plus les monnaies se font concurrence, plus la courbe présentée précédemment va se diviser de manière fractale, plus les gains économiques seront grands. 

EN BREF.

Enfin, en divisant le graphique en trois parties (gauche, centre, droite), on comprend pourquoi certaines périodes de l’Histoire économique avaient des préférences monétaires bien déterminées. En effet, ce graphique explique non seulement pourquoi le Haut Moyen-Âge était une anarchie monétaire (concurrence de monnaies anciennes sans réellement administration de l’Etat) ; mais ce graphique explique également pourquoi la naissance du Capitalisme a inévitablement mené à la monnaie unique (optimum monétaire du centre avec la monnaie unique). Ce graphique explique enfin pourquoi un degré de développement accru (droite du graphique) implique une complexification du système monétaire jusqu’alors établi. Les périodes de plus grande misère et de plus grande prospérité ont ceci de commun qu’elles génèrent une préférence monétaire pour la diversité. 

Certaines parties de cet article sont un prélude à la publication prochaine d’un livre par Thomas ANDRIEU et Velleyen Sawmy, en collaboration avec CoinTribune.

Thomas Andrieu

Auteur de plusieurs livres, rédacteur économique et financier sur plusieurs sites, je noue depuis de nombreuses années une véritable passion pour l'analyse et l'étude des marchés et de l'économie.

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