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Le mining dans les pays de facto

lun 07 Mar 2022 ▪ 16h00 ▪ 11 min de lecture - par Alexis Patin

Les différents évènements géopolitiques, comme la suspension de toutes les activités liées aux cryptomonnaies en Chine ou la coupure générale d’internet engagé par le gouvernement Kazakh pendant la période des manifestations, poussent les mineurs à trouver LE paradis du mining. Dans ce contexte unique, un groupe de pays oubliés par une grande partie des investisseurs, ou plutôt de pays de facto, ressort et gagne un intérêt croissant.

Les pays de facto

Le long du fossé continental qui sépare l’Europe de l’Asie, il existe un autre type de frontière : celle qui sépare trois pays reconnus dans le monde entier et leurs trois États sécessionnistes, à savoir la Transnistrie en Moldavie, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en Géorgie.

Il s’agit d’une frontière que les États reconnus n’aimeraient pas du tout reconnaître, mais qui existe bel et bien, car il s’agit d’États de facto qui disposent d’une armée, d’un gouvernement, d’un passeport, d’une monnaie et d’une économie modernes et de bien d’autres preuves d’indépendance. Ces trois proto-États, incarnations des conflits postsoviétiques, sont apparus dans les années 1990, lors de la chute de l’Union soviétique, en partie liée à la politique stalinienne « diviser pour mieux régner ». Bien que les circonstances spécifiques entourant leur fondation soient complexes et dépassent le cadre de cet article, ils sont nés de différences ethniques au sein des grands États postsoviétiques et d’allégeances à l’Union soviétique aujourd’hui disparue. Et même s’ils possèdent les structures de base des États traditionnels, ils sont beaucoup moins réglementés et surveillés du fait de leur caractère de proto-État.

Leurs frontières poreuses donnent lieu à des situations géopolitiques et économiques uniques. Les territoires sécessionnistes reçoivent de l’électricité de la Russie et, parfois, du pays qui les revendique, ce qui leur permet de disposer d’une quantité souvent abondante d’énergie bon marché. Et pour les entrepreneurs de deux côtés de ces États, ces limites de souveraineté contestée, d’absence de surveillance et d’accès aux ressources ont créé des opportunités parfaites pour s’engager dans une industrie florissante et à forte intensité énergétique : le mining de cryptomonnaie, ou cryptomining.

Le cryptomining dans les pays de facto

L’Abkhazie et la Transnistrie, deux États de facto revendiqués respectivement par la Géorgie et la Moldavie, sont au cœur d’un boom technologique moins connu dans la région de la mer Noire. Avec une électricité rapide et bon marché et, jusqu’à présent, peu de réglementation due aux conflits gelés entre ses régions et les états revendicateurs, cette région, en particulier ses États sécessionnistes, a été une sorte de Far West pour le mining de cryptomonnaies.

Le mining est apparu partout, depuis les réseaux informels de salons d’appartements avec quelques ordinateurs jusqu’aux usines soviétiques massives et abandonnées, financées par un flux d’argent étranger provenant de Russie, de Chine et d’autres pays. Il s’agit d’une bouée de sauvetage à la fois pour les citoyens entrepreneurs et pour leurs économies, en particulier lorsqu’ils luttent pour leur indépendance totale. Car il est bon de rappeler que les salaires moyens dans ces régions se comptent aux alentours de 100 dollars.

Cette situation soulève des questions non seulement sur les cryptomonnaies, mais aussi sur la souveraineté territoriale et monétaire, l’appartenance à un État, la vie privée et la signification d’une nouvelle monnaie. Dans un monde qui considère que les monnaies et les économies sont les produits des nations, comment classer les cryptomonnaies décentralisées issues d’États sécessionnistes ?

Si ces États-nations de facto sont fondés sur un fort sentiment de nationalisme politique et ethnique, les cryptomonnaies qu’ils exploitent n’appartiennent à personne et à tout le monde, défiant ainsi le statut national (ou régional) habituel des monnaies.

Les cryptomonnaies sont utilisées dans le monde entier et ne sont contrôlées par aucune politique monétaire ou banque centrale. Dans un étrange paradoxe, le mining de cryptomonnaies en Abkhazie et en Transnistrie est donc simultanément façonné par des nationalismes concurrents tout en représentant un mouvement économique supranational. Il contourne ainsi la politique normative de la reconnaissance nationale en générant de l’argent et en s’appuyant sur des liens internationaux par le biais d’un marché fonctionnant en dehors du système mondialement reconnu des monnaies nationales et des devises étrangères.

Le cas de l’Ossétie du Sud est différent, en effet ce proto-État est niché entre la Russie et la Géorgie dans le cœur du Caucase et ne possède pas de source d’électricité particulièrement intéressante. De plus les tensions autour de cette zone sont plus fortes dues aux deux guerres ayant bouleversé le pays.

Photo du drapeau transnistrien et de son symbole, en arrière fond une statue de Lenin à Tiraspol, la capitale de la Transnistrie

Les sources d’énergies des états de facto

Comme mentionné précédemment, le cryptomining en Transnistrie et en Abkhazie est rendu possible par l’abondance d’électricité bon marché, défiant toute concurrence avec des taux affichant 0,07 $ kWh en 2019 en Transnistrie, alors qu’en France, en 2020 il était de 0,189 3 €/kWh. Cette électricité est fournie par des puissances extérieures qui les soutiennent (Transnistrie) ou sont en conflit gelé (Abkhazie). Si les deux pays sont proches de la Russie, seule la Transnistrie reçoit des quantités importantes d’énergie russe.

La majorité de son électricité provient d’une centrale thermique appartenant à la Russie, qui fournit au territoire une électricité bon marché. De même, l’électricité de l’Abkhazie provient d’une centrale hydroélectrique géorgienne, le barrage d’Enguri, à cheval sur la frontière entre l’Abkhazie et la Géorgie. Dans le cadre d’un arrangement inhabituel, l’Abkhazie reconnaît la propriété géorgienne (et donc la responsabilité de payer) de la centrale en échange d’un approvisionnement gratuit (pour le gouvernement abkhaze, pas pour les résidents) et 40 % de toute l’électricité produite. En outre, cet approvisionnement en énergie peut être considéré comme une extension de la vision géorgienne de l’Abkhazie comme faisant partie de son territoire souverain.

Ainsi, l’Abkhazie est en mesure d’utiliser simultanément la menace d’une nouvelle rébellion nationaliste et son inclusion largement reconnue dans l’État géorgien pour exiger un droit à un quota d’électricité. Cependant, cela la rend dépendante d’un autre État vis-à-vis des ressources qui alimentent son mining de cryptomonnaie. De plus, l’Abkhazie est un état beaucoup plus petit et plus antagoniste que la Russie ne l’est pour la Transnistrie. Plus important encore, la centrale ne peut pas alimenter la demande du secteur des cryptomonnaies tout au long de l’année pour l’une ou l’autre des parties. Si elle alimente l’industrie avec des excédents en été, elle ne peut pas faire face à une demande d’électricité plus élevée en hiver. Bien qu’elle soit encore moins chère en Abkhazie, l’électricité est également bon marché pour la Géorgie, qui est également un haut lieu d’exploitation des cryptomonnaies, même si cela crée aussi des problèmes dans le pays.

Peut-être en raison de leurs différences en matière d’approvisionnement en électricité, les gouvernements des deux territoires ont adopté, ces dernières années, deux attitudes différentes à l’égard du cryptomining.

Alors que la Transnistrie a encouragé son secteur des cryptomonnaies en exonérant de taxes les revenus et les équipements pour miner, l’Abkhazie a adopté une stratégie mitigée. À de multiples reprises, l’Abkhazie a complètement arrêté temporairement le mining afin de faire face aux pénuries d’électricité hivernales, tandis qu’à l’inverse, elle a commencé à s’efforcer d’identifier des sources de minage et a planifié de gros investissements dans les cryptomonnaies à partir de décembre 2018.

Le mining, un outil social et économique

En plus de leur éloignement des économies mondiales, les deux États sont confrontés à une pauvreté et à des difficultés économiques considérables. L’extraction de cryptomonnaies a donc un double objectif. Il permet non seulement de les relier à l’économie internationale, mais aussi de générer des revenus lorsque les occasions de le faire sont rares, compte tenu de la pression exercée par la situation géopolitique sur les économies en difficulté de la grande région.

Si les cryptomonnaies restent un non-sujet pour de nombreux gouvernements, ce n’est pas le cas en Abkhazie : Adgur Ardzinba, le ministre abkhaze de l’Économie a déclaré que « compte tenu des limites liées au statut de la république […] nous cherchons toujours des solutions non conventionnelles pour atteindre un niveau acceptable de développement [économique] », en référence aux cryptomonnaies. Le développement économique est donc limité par le nationalisme concurrent entre l’Abkhazie et la Géorgie, plus mondialement reconnue et alliée.

L’oscillation du gouvernement abkhaze sur le mining

Saisie d’une mine en Abkhazie

Due à des problèmes d’approvisionnement en électricité que nous avons souligné au début de l’article, les autorités ont interdit en 2016 les grandes fermes à cryptomonnaies. En 2018, le mining a été complètement interdit. Paradoxalement au même moment, les équipes de l’ex-président Raul Khajimba planchaient sur un projet de cryptomonnaie d’État baptisée « Abkhazia Republic Coin », pensée comme un moyen non conventionnel pour développer un territoire qui l’est tout autant du fait de son absence de reconnaissance internationale. À ce jour, le projet n’a pas avancé officiellement.

En septembre 2020, le mining a finalement été re-autorisé, mais largement plus contrôlé. Fin 2020, au cœur de la crise énergétique et sanitaire le minage a de nouveau été entièrement interdit. Cependant, en 2021 le gouvernement a prolongé l’interdiction de miner et à instaurer de nombreuses lois pénalisant fortement toutes activités de mining, car celles-ci mettent en danger la stabilité énergétique du pays et engendrent le mécontentement de la population. On peut donc imaginer que cette situation risque de durer, mais le crypto-eldorado transnistrien fera peut-être changer un jour l’avis du gouvernement abkhaze.

En conclusion, la perspective d’un investissement international pourrait éventuellement ouvrir la voie à une reconnaissance accru ou, au moins, apporter des liquidités à ces économies isolées en manque de diversification. Cependant, seul le temps nous dira si les cryptomonnaies peuvent catalyser un changement significatif dans ces conflits nationaux pour la plupart gelés.

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Alexis Patin

Observateur de la révolution monétaire, économique et sociale.

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Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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