Tribune | Le bitcoin (BTC) est-il une hérésie comme l’affirment certains spécialistes ?

jeu 23 Déc 2021 ▪ 19h00 ▪ 12 min de lecture - par Thomas Andrieu

Ces dernières semaines, le débat s’échauffe sur les réseaux sociaux et certains médias autour de la véritable utilité du bitcoin (BTC). En effet, certains groupes de pensées, ou certains membres de la fonction publique développent des critiques assez virulentes contre les cryptomonnaies. Les arguments à l’encontre des cryptomonnaies, et en particulier du bitcoin, sont assez constants : le caractère spéculatif et inégalitaire, le caractère peu écologique, et le caractère « trop » libéral des cryptomonnaies. Mais qui sont les détracteurs des cryptomonnaies ? Leurs arguments sont-ils économiquement valables ? En vérité, alors que le Yuan numérique s’impose en force en Chine, ou que les États-Unis ont refusé l’interdiction des cryptomonnaies, une partie de l’Europe préfère se laisser aux débats idéologiques. Il convient de distinguer les arguments idéologiques des arguments économiques. Décodage sur la véritable nature de cette « hérésie »…

Bitcoin : « spéculatif, polluant, inégalitaire, inutile… » ?

Données sur le caractère supposé « spéculatif et polluant »

Le bitcoin représente aujourd’hui 40 % du marché des cryptomonnaies (contre 85 % en 2017). Ainsi, on ne peut désormais plus résumer les cryptomonnaies au seul bitcoin. Fin 2021, l’industrie des cryptomonnaies représente 2 000 milliards de dollars, c’est-à-dire 90 % du PIB français actuel ! Le fait de parler à titre inquisitoire du seul bitcoin n’est donc pas probant, car le bitcoin est progressivement évincé du marché par les utilisateurs de cryptomonnaies.

Mais alors le bitcoin est-il spéculatif ? Assurément oui. Le caractère spéculatif est important sur les cryptomonnaies, ce qui explique en outre la forte concentration de l’offre. Il existe aujourd’hui un marché dérivé de cryptomonnaies, en particulier aux États-Unis ou sur les plateformes d’échange, ce qui fait du bitcoin un outil de spéculation au même titre que les actifs traditionnels. De plus, il n’est pas juste d’étudier les mouvements de capitaux uniquement sur ce critère de spéculation. En effet, les stablecoins, qui sont des cryptomonnaies aucunement spéculatives, représentent aujourd’hui 7,1 % de la capitalisation du marché. Le succès des cryptomonnaies ne repose que partiellement sur le bitcoin, qui est quant à lui effectivement spéculatif.

Fin 2020, la Banque des règlements internationaux a publié un rapport suggérant la régulation des stablecoins [source]. Ce rapport précise que « les répercussions des stablecoins sur la désintermédiation du traditionnel secteur bancaire doivent également être prises en compte. […] Les prêts bancaires traditionnels pourraient devenir plus coûteux (voir Kahn, 2016). Une implication étroitement liée est que les banques pourraient recevoir des entrées substantielles sur leurs bilans si les stablecoins étaient dans l’obligation de conserver des réserves à la banque centrale ». En ce sens, même les autorités reconnaissent le fait que les cryptomonnaies n’ont pas uniquement une vocation spéculative [lire ce document de la Banque de France par exemple].

Pour finir, le bitcoin est-il véritablement polluant ? A ce jour, d’après l’Université de Cambridge [source], le bitcoin consommerait près de 9,5TWh par mois, soit environ 115TWh par an. En comparaison, la France a consommé en 2020 l’équivalent de 425TWh. Ainsi, le bitcoin équivaut en consommation d’électricité à un pays comme l’Ukraine, ce qui correspond aussi à environ à 0,5 % de la consommation mondiale d’électricité [source]. On notera que seul le bitcoin est considéré ici, les données concernant les autres cryptomonnaies étant plus difficiles à cumuler.

Données sur le caractère supposé « inégalitaire et inutile »

Sur cet aspect, les arguments des détracteurs du bitcoin sont objectivement bien plus contestables. Rappelons quelques données qui devraient concerner les plus humanistes : d’après la Banque mondiale [Global FINDEX, 2017], 1,7 milliard d’adultes n’ont toujours pas de compte bancaire sur Terre, c’est-à-dire que 30 % des adultes dans le monde n’ont pas accès au réseau bancaire ! 2 adultes sur 3 sans compte bancaire possèdent par ailleurs un téléphone portable (1,1 milliard de personnes). Ainsi, l’inégalité de l’accès au réseau bancaire est forte dans le monde. Les pays occidentaux possèdent des populations qui ont accès pour plus de 90 % au système bancaire. La situation drastiquement opposée dans les pays d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique centrale, où parfois moins de 20 % de la population dispose d’un compte (Philippines ou Niger par exemple). Pour compléter, 85 % des paiements mondiaux se font par cash et une transaction bancaire met en moyenne 3 à 5 jours pour s’effectuer.

De plus, en France en 2020, environ 5 % de la population détenait du bitcoin, contre respectivement 8 % et 7 % pour les États-Unis et la Chine [d’après Statista Consumer Survey, 2020]. Le taux de détention de bitcoin en part de population atteint même 42 % au Nigeria ! Supprimer le bitcoin, c’est avant tout priver les pays pauvres d’une technologie utile à leur développement. Pour poursuivre, certains chiffres circuleraient sur la part du bitcoin dans le portefeuille des investisseurs : tandis que l’or représenterait environ 5 % du portefeuille, le bitcoin pèserait quant à lui 2 % du portefeuille des gestionnaires et particuliers, ce qui n’est pas incohérent avec la position récente des banques d’investissement. Le bitcoin n’est pas plus stupide que l’or, bien que les deux actifs soient très différents. En vérité, les banques commerciales utilisent même les cryptomonnaies pour aller au-delà de l’autorité monétaire établie actuellement (exemple de la plateforme Finality).

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Enfin sur le question des inégalités. Nous l’avons vu, le bitcoin profite avant tout aux pays les plus défavorisés. Ensuite, sur la question de la répartition de l’offre. D’après Chainanalysis, les détenteurs de plus de 1 000 bitcoins représentent 2 150 adresses (0,005 5 % de toutes les adresses) et détiennent plus de 42 % de tous les bitcoins en circulation. De plus, près de 20 % de tous les bitcoins seraient à ce jour définitivement perdus du fait de leur forte sécurité. En conséquence, le bitcoin est très inégalitaire en lui-même et demeure un actif très manipulé. Mais cette situation n’est pas plus déplorable que les inégalités sur actions et autres marchés : pourquoi les États déterminent-ils les inégalités et la déstabilisation du système des prix. – Cointribune. Encore une fois, nous pouvons démontrer le rôle de création monétaire exagérée dans le caractère spéculatif des cryptomonnaies. Plus un actif est spéculatif, plus l’observation d’inégalité de Pareto est forte, car plus la cyclicité est marquée. L’observation statistique récente est que le bitcoin tend à subir une stabilisation de sa cyclicité, ce qui pourrait se traduire par une réduction lente de la volatilité dans le temps [lire].

Vers le retour du débat en économie ?

En effet, le bitcoin est inspiré d’une théorie économique ancienne : la théorie de la concurrence monétaire, soutenue par des auteurs comme Friedrich Hayek. On rappellera toujours le rôle prédominant de la théorie de la concurrence monétaire, n’oubliant jamais les écrits des économistes les plus brillants comme Friedrich Hayek sur le rôle de la concurrence des monnaies, Milton Friedman sur l’importance du monétarisme, ou encore Silvio Gesell sur la place de l’économie libre. Voilà ce qui dérange véritablement les détracteurs du bitcoin quand nous regardons souvent à leurs positions politiques. Ces débats ressemblent étrangement à de vieilles querelles d’économistes.

Voilà bien longtemps que le débat en économie était quasiment inexistant. L’État Providence avait fait de tous les économistes une sorte de masse portée par les mêmes idées, les mêmes comportements, les mêmes manières de s’exprimer. Mais l’effondrement de l’efficacité des politiques keynésiennes, transformant des politiques de « relance » en politique de « soutien », l’absence de politiques monétaristes, et enfin les limites naturelles de l’État Providence ces dernières décennies ont fait ressortir les théories libérales. La réciproque de cette observation, c’est que nous vivons probablement un point de bascule pour notre société…

A notre plus grande joie, un débat semble se réimposer en force : pencher vers une économie d’État ou basculer vers des valeurs libérales. Pour les défenseurs du bitcoin, les cryptomonnaies, c’est avant tout la possibilité d’échanger une monnaie reconnue partout dans le monde précisément grâce au fait qu’elle n’est pas nationale. Les cryptomonnaies, c’est la possibilité de construire un libre marché monétaire fondé sur l’éviction des monnaies les plus instables. Et ce au même titre que le système de change flottant à substitué le système de change fixe, au même titre que les banques centrales ont supprimé le pouvoir monétaire aux États. Voilà en tous cas les arguments idéologiques en faveur des cryptomonnaies. Les billets ont fait naître le système bancaire et ainsi les banques centrales grâce à l’invention de l’imprimerie, les cryptomonnaies sont sensiblement similaires aux mêmes logiques. La forme de la monnaie et son institutionnalisation suit les innovations technologiques qu’elle encourage. L’Histoire montre que la définition que l’on donne à la monnaie ne peut être éternellement rigide, et pour reprendre les mots de Friedrich Hayek, « il n’y a pas de réponse dans la littérature disponible à la question de savoir pourquoi un monopole gouvernemental de la fourniture d’argent est universellement considéré comme indispensable. […] Il a les défauts de tous les monopoles. ». Une monnaie centralisée est souvent source de terribles distorsions, et cause ou encourage parfois les récessions ou les dépressions (Coinage Act of 1873, mouvements de taux de juillet 1929…).

Le véritable débat que les détracteurs devraient mener, ce n’est pas de démontrer la désutilité du bitcoin, mais de démontrer l’utilité des monnaies traditionnelles.

En bref

En bref, ce qui fait véritablement débat, c’est que la blockchain soit une arme nouvelle du libéralisme le plus pur. Que l’on fasse des cryptomonnaies un outil de contrôle totalitariste ou un outil du libéralisme le pur, on ne peut renier les gains de productivité générés par une telle innovation. Effectivement, le bitcoin est en voie de perdition, il demeure spéculatif et inégalitaire, et sous certains aspects, polluant. Mais le bitcoin n’est pas plus utilisé à la spéculation que les autres actifs, il n’est pas plus inégalitaire que les marchés boursiers qui grimpent à cause d’une dette publique sans limite [lire], et il n’est pas plus polluant que les voitures électriques. La seule chose qui dérange véritablement les détracteurs politisés pour l’heure, c’est les théories économiques qu’il sous-tend et qui portent atteinte à l’image d’un État maître de sa monnaie. Car oui, la blockchain est une nouvelle arme du libéralisme le plus pur face à un État Providence qui assoie son monopole sur l’économie [lire l’inspiration de Friedrich Hayek]. Spéculatif ou non, polluant ou non, inégalitaire ou non, la libre entreprise et le libre marché doivent rester nos valeurs fondamentales les plus inaliénables dans ce débat pour les idées.

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Thomas Andrieu

Auteur de plusieurs livres, rédacteur économique et financier sur plusieurs sites, je noue depuis de nombreuses années une véritable passion pour l'analyse et l'étude des marchés et de l'économie.

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Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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