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Ukraine et géopolitique du bitcoin (BTC)

ven 25 Fév 2022 ▪ 13h00 ▪ 12 min de lecture - par Nicolas Teterel

Après avoir patienté huit ans que l’Ukraine mette en œuvre les accords de Minsk, Vladimir Poutine a finalement perdu patience face à l’asticotage et les arrogantes menaces de l’OTAN.

Des accords de Minsk à aujourd’hui

Le protocole de Minsk visait à mettre fin à la guerre issue du coup d’État organisé par la CIA pour débarquer l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovytch qui avait préféré signer de juteux contrats gaziers avec la Russie plutôt qu’un accord d’association avec l’UE menant tout droit vers une entrée dans l’OTAN.

Ces accords furent signés en 2014 par l’Ukraine, la Russie et les Républiques populaires russophones de Donetsk et Lougansk. Il était prévu que ces régions sécessionnistes obtiennent un statut particulier leur offrant une large autonomie dans de nombreux domaines, à la manière d’un État fédéral.

Malheureusement, les morceaux n’ont jamais été recollés. À qui la faute ? Question épineuse. Néanmoins, une chose est certaine, nous n’en serions pas là si les États-Unis n’avaient pas interféré dans les affaires intérieures d’un pays souverain, pour la énième fois…

Par ailleurs, les régions séparatistes vivent actuellement dans le calme, sans pilonnage ukrainien, pour la première fois depuis huit ans… Des feux d’artifice ont éclaté lorsque le président russe a reconnu leur indépendance :

Les tensions se sont intensifiées depuis l’arrivée de Joe Biden au pouvoir. Ce dernier a fait miroiter aux Ukrainiens une intégration au sein de l’OTAN dans le but évident de provoquer la Russie qui exige que l’Ukraine soit un pays neutre comme la Suisse ou l’Autriche.

Ce qui devait arriver arriva. L’ours russe a fini par perdre patience après plusieurs semaines de labourage médiatique va-t-en-guerre et d’escalade dans le Donbass. Selon les forces armées ukrainiennes, une invasion militaire des territoires de Kiev, Tchernihiv, Sumy, Kharkiv, Kherson, Mykolaiv et d’Odessa (débarquements navals) sont en cours.

Un bombardement intensif a neutralisé l’armée de l’air, les défenses aériennes, la marine et les drones ukrainiens dans la nuit de mercredi à jeudi. Les moyens de communication ont également été coupés via des cyberattaques.

Au moment d’écrire ces lignes, l’aéroport de Kiev serait déjà entre les mains de parachutistes russes appuyés par une offensive d’hélicoptères d’attaque. Les tanks russes ne seraient plus qu’à quelques dizaines de kilomètres de la capitale ukrainienne.

Ainsi, après des années d’hostilité croissante et de sanctions économiques, Moscou a finalement sorti son va-tout militaire. L’armée russe dispose non seulement du plus grand stock de missiles nucléaires (Sarmat, Avangard), mais aussi de nouveaux missiles air-sol « Kinzhal » (Mach 12) et mer-sol « Zircon » (Mach 9, soit neuf fois la vitesse du son) largement supérieurs à ceux de l’OTAN. Aucune de ces armes hypersoniques n’a toutefois été utilisée, mis à part les plus vieux Iskanders (missiles balistiques Mach 7). Le bilan humain se compte déjà en centaines de morts russes et ukrainiens.

Le Premier ministre japonais Fumio Kishida a déclaré que « l’attaque russe contre l’Ukraine secoue les fondations de l’ordre international ». Cette déclaration résume bien la situation. La prise de l’Ukraine risque de provoquer une scission géopolitique globale forçant chaque pays à choisir son camp, comme du temps de la guerre froide.

À moins que le président Volodymyr Zelensky réalise que l’OTAN ne lèvera pas le petit doigt et que l’Oncle Sam s’est servi de son pays comme d’un appât pour ternir un peu plus l’image de la Russie aux yeux de l’opinion occidentale :

« Qui est prêt à se battre avec nous », a-t-il demandé ce jeudi. « Je ne vois personne. Qui est prêt à donner à l’Ukraine une garantie d’adhésion à l’OTAN ? Tout le monde a peur ».

En effet, le ministre de la Défense français Jean-Yves Le Drian a déclaré qu’en « Europe, personne ne veut faire la guerre à la Russie ».

Maintenant que le président ukrainien est livré à lui-même, le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a déclaré que M. Poutine était prêt à discuter avec les dirigeants ukrainiens de leur neutralité et de leur démilitarisation. Les choses pourraient bientôt se décanter.

En attendant, voici les déclarations de V. Poutine qui ont précédé l’invasion (en français).

Quelles conséquences géopolitiques ?

L’occident n’a guère que les sanctions économiques à sa disposition pour tenter de faire plier V. Poutine. Et encore…

Le problème est que l’Europe n’est pas du tout autosuffisante en énergie. Nous importons 95 % de notre pétrole et 85 % de notre gaz provenant respectivement à 33 % et 40 % de Russie. D’où l’analyse du président du Shift Project Jean-Marc Jancovici :

« Entre l’Europe qui a la possibilité “physique” de priver les Russes de transactions financières (qui se font via le réseau SWIFT qu’elle contrôle), et la Russie qui a la possibilité “physique” de mettre l’Union en pénurie de gaz et de pétrole (donc aussi d’électricité), qui tient qui ? »

Mettre cette menace à exécution reviendrait à se tirer une balle dans le pied. « Si les Russes fermaient NordStreamI, le réseau électrique allemand aurait de bonnes chances de sauter, et… l’Europe aussi n’aurait plus de transactions financières, puisqu’il faut de l’électricité pour les réaliser », a-t-il ajouté.

« Essayons de déconnecter un pays du réseau SWIFT dans un monde où le bitcoin existe, voyons ce qui se passe »

Ce serait en outre une décision qui dépasserait les frontières européennes étant donné l’importance des ressources énergétiques russes pour le marché énergétique mondial. La Russie produit 11 % du pétrole mondial dont 8,4 % sont exportés. Fermer le robinet aurait tôt fait de propulser le prix du baril vers son plus haut historique, autour de 150 $, un seuil qui fut à l’origine de la crise des subprimes.

Il faut également préciser que la Russie représente 45 % de l’approvisionnement mondial de Palladium (essentiel pour les aimants des éoliennes), 15 % du platine (engrais, semi-conducteurs), ou encore 5 % du blé.

Par ailleurs, l’Ukraine détient la première réserve européenne d’uranium. Elle est aussi le plus grand producteur européen d’ammoniaques (engrais) et le 3e plus grand exportateur mondial de fer. Le pays est 2e pour le manganèse (acier, batteries), 8e pour le blé ou encore 1er pour l’huile de tournesol. Nous parlons tout simplement de la plus grande superficie de terres arables d’Europe.

Dit autrement, l’inflation va continuer de grimper alors qu’elle est déjà au plus haut depuis plusieurs décennies. En cas de scénario noir, que personne ne souhaite, les prix des denrées alimentaires pourraient exploser, tout comme ceux de l’énergie.

Malgré ces risques, l’Allemagne s’est déjà pliée aux désirs impériaux en suspendant la mise en service du gazoduc NordStreamII qui aurait pu satisfaire 20 % de la demande allemande. Pour rappel, 55 % de ses importations de gaz viennent de Russie, mais aussi 50 % du charbon et 35 % du pétrole.

Si bien que malgré la guerre et les menaces de sanctions, les fournisseurs d’énergie européens viennent de se dire prêts à acheter davantage de gaz naturel russe via les gazoducs ukrainiens. Vous avez bien lu. L’Europe va acheter plus de gaz naturel. De la Russie. Via l’Ukraine. Dès aujourd’hui.

Les banques centrales vont-elles sauter sur l’occasion pour imprimer ?

C’est la question que se pose déjà Reuters qui note que les gouverneurs de la BCE se réunissaient ce jeudi 24 février pour une réunion informelle à Paris. Et cela alors que « l’invasion de l’Ukraine par la Russie menace de faire dérailler la croissance économique dans la zone euro et de compliquer la sortie des taux d’intérêt négatifs de la BCE ».

L’agence de presse précise que l’objectif est de préparer la réunion du 10 mars qui devrait « ouvrir la voie à la première hausse des taux depuis plus de dix ans afin de lutter contre une inflation étonnamment élevée ». « Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie a changé la donne ».

Reuters cite ensuite le gouverneur grec Yannis Stournaras pour qui les conséquences de ce conflit seront « déflationnistes à moyen-long terme à cause des effets négatifs sur les échanges commerciaux ». « La BCE devrait continuer d’acheter de la dette au moins jusqu’à la fin de l’année ».

Quel culot…

Le gouverneur de la banque centrale d’Autriche Robert Holzmann ne s’est pas non plus fait attendre pour sauter sur l’occasion de suggérer que la BCE devrait « reporter la fin des stimulus ».

Toute une flopée d’analystes s’est engouffrée dans la brèche, comme Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet, qui avance que l’invasion « rendra la BCE plus prudente et pourrait retarder la décision de réduire les achats d’obligations ».

Mais aussi Chris Scicluna (Daiwa Capital Markets) qui convient déjà que la crise ukrainienne va « ralentir le rythme de la normalisation de la politique monétaire de la BCE », ou encore Carsten Brzeski (ING) qui pense que la BCE pourrait « s’abstenir de fixer une date ferme pour la fin de son programme d’achat d’actifs lors de sa réunion du 10 mars ».

Même son de cloche aux États-Unis où le très écouté Mohamed El-Erian (ex Pimco) a lancé que la FED ne remontera finalement pas les taux. « Les huit ou neuf hausses de taux que les marchés anticipaient pour cette année sont désormais complètement hors de question » :

« Les guerres créent de l’inflation, paralysent le commerce et rendent le bitcoin attrayant. »

Une crise en remplace une autre, offrant à chaque fois une excuse pour perpétuer la fuite en avant d’une dette synonyme d’inflation. La hausse des prix s’annonce terrible et va probablement emmener le bitcoin au-dessus de 100 000 $ beaucoup plus tôt qu’on ne le croit.

Terminons en rappelant qu’au bout du bout, l’Ukraine est le théâtre d’une énième guerre proxy faisant suite à celle de Syrie. Ne perdons surtout pas de vu le grand jeu géopolitique. La guerre en Ukraine n’est que le prolongement d’un affrontement titanesque au nom de l’hégémonie du pétrodollar. Rendez-vous sur cet article pour plus d’explications.

Le « privilège exorbitant » du dollar est à la racine de quasiment toutes les guerres. Il est grand temps que le monde adopte une monnaie de réserve apatride, non censurable et arborant les caractéristiques d’une réserve de valeur parfaite.

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Nicolas Teterel

Journaliste rapportant sur la révolution Bitcoin. Mes papiers traitent du bitcoin à travers les prismes géopolitiques, économiques et libertaires.

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Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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