Un nouvel internet décentralisé, ou Web 3.0, est-il possible ?

dim 07 Nov 2021 ▪ 18h15 ▪ 9 min de lecture - par Thibault Verbiest

Un changement de paradigme qui va transformer l’économie numérique : grâce à une architecture blockchain couplée au protocole TCP/IP, c’est l’internet lui-même qui devient capable d’offrir des services de manière décentralisée, et non plus seulement quelques opérateurs privés hyper-puissants.

Le temps est venu de lutter contre la domination des géants de l’internet. En Europe, diverses réglementations ont été adoptées qui visent à forcer ces géants à respecter des règles du jeu plus saines et à être plus protecteurs des droits des utilisateurs et de la concurrence. Certains prônent même le démantèlement des « Big techs », une arme de destruction massive rarement utilisée dans l’histoire.

La voie alternative d’un internet véritablement décentralisé est-elle possible ?

Hyperpuissance

Une poignée d’entreprises détiennent un quasi-monopole au sein de l’internet dans les domaines critiques des services (moteurs de recherche, courrier électronique, etc.), des infrastructures (transit mondial, réseaux de distribution de contenu, services de cloud computing, etc.) et même, dans une certaine mesure, de la normalisation de l’internet (IETF, ICANN/IANA, W3C, etc.). L’équation est sans précédent, et leur position est devenue quasiment inexpugnable.

Le désormais célèbre « effet de réseau » explique la genèse de la domination actuelle : Plus un acteur du web est gros, plus il prospère. Plus il a d’utilisateurs, plus il devient intéressant pour les utilisateurs suivants de rejoindre cet acteur et pas un autre. Les services offerts sont d’autant plus attractifs qu’ils semblent « gratuits », mais ils se font au prix de la marchandisation (et parfois de la violation) de la vie privée des utilisateurs.

Les géants de l’internet ont également investi massivement dans leurs propres « pipelines » (notamment les câbles sous-marins) afin de rapprocher le plus possible leurs contenus des utilisateurs. Il y a cinq ans, ces « chemins d’accès prioritaires » représentaient 25% du trafic web mondial. Aujourd’hui, ils en représentent 64%.

Cela se reflète dans la qualité de service offerte par les géants de l’internet : un temps de latence fortement réduit par rapport à leurs concurrents (potentiels). Pensons à une plateforme qui voudrait rivaliser avec YouTube ou Netflix, mais avec un temps de chargement 10 fois plus long.

Au final, nous sommes tous devenus dépendants d’un petit groupe de fournisseurs de services tout-puissants.

Cloud 3.0

La décentralisation de l’internet est devenue un Graal, et plusieurs projets ont vu le jour pour relever ce défi (par exemple, Filecoin, ThreeFold, Solid et Dfinity).

Ces projets ont généralement les mêmes objectifs :

  •  » Distribuer  » le cloud et offrir une alternative aux centres de données (datacenters) hyper-concentrés et aux fournisseurs de cloud centralisés.
  • Garantir une meilleure protection de la vie privée des utilisateurs et de la « souveraineté des données ».
  • Permettre le déploiement d’applications avec un niveau de qualité et d’évolutivité similaire à ce qu’offre internet.

Le défi technique est immense, tout comme l’est celui de l’adoption massive par les utilisateurs des services offerts par les GAFA, un acronyme qui signifie Google, Apple, Facebook et Amazon.

Cependant, les moyens d’atteindre ces objectifs diffèrent d’un projet à l’autre.

Solid est une spécification qui permet aux gens de stocker leurs données en toute sécurité dans des bases de données décentralisés appelés pods. Les pods sont des serveurs web personnels et sécurisés pour les données.

Lorsque des données sont stockées dans le pod d’une personne, celle-ci contrôle les personnes et les applications qui peuvent y accéder. L’utilisateur peut obtenir un pod auprès de fournisseurs de podssélectionnés (certains sont hébergés par Amazon…), ou choisir d’héberger lui-même un pod pour être plus autonome.

Dfinity propose l’Internet Computer Protocol, ou ICP, que le projet décrit comme « l’extension de l’internet avec une fonctionnalité de nuage sans serveur, permettant des logiciels sécurisés et une nouvelle génération de services internet ouverts ». Cet ICP est fourni par un réseau mondial de centres de données indépendants.

ThreeFold déploie un réseau peer-to-peer (P2P) formé par un écosystème mondial de fermiers indépendants. Ce qui différencie le projet ThreeFold des autres clouds sans serveur, c’est qu’il est parti de zéro et a construit une nouvelle infrastructure ab initio. Les principaux avantages ThreeFold sont les suivants :

  1. Confidentialité : Un environnement P2P signifie qu’il n’y a pas d’intermédiaires – les données voyagent directement entre les personnes et sont stockées sur les nœuds de leur choix, plutôt que d’être envoyées et stockées par un tiers.
  2. Sécurité : Les données stockées dans des centres de données sont susceptibles de faire l’objet de failles de sécurité. En contournant les centres de données et en échangeant des données directement entre pairs, une plus grande sécurité peut être obtenue, car elle réduit considérablement le code et les portes dérobées.
  3. Évolutivité : Dans un système many-to-many, l’échelle est essentiellement illimitée. Le matériel (nœuds) peut être ajouté facilement dans n’importe quelle maison ou bureau par n’importe qui, ce qui n’est pas le cas avec le modèle actuel de centre de données.
  4. Rentabilité et durabilité : La connexion de bout en bout (directe) entre pairs signifie que le système définira le chemin le plus efficace pour les données. Cela conduit à une efficacité énergétique et économique bien supérieure à celle du modèle de centre de données centralisé.

Dans les deux projets, les utilisateurs doivent acheter des jetons qui font office de « gaz » pour réserver la capacité de stockage souveraine.

L’internet des ressources universelles

L’étape d’après pourrait être une fusion réelle du protocole internet existant (TCP/IP) avec la technologie blockchain . Il en résulterait un internet capable de transporter non seulement des paquets de données mais aussi des services de manière décentralisée.

Cette « fusion » favoriserait un internet plus ouvert, résilient et pluriel, capable d’offrir nativement des services essentiels tels que :

  • la recherche d’informations,
  • la gestion décentralisée des noms de domaine,
  • l’identité numérique,
  • la messagerie électronique,
  • le stockage de données,
  • la puissance de calcul (intelligence artificielle),
  • la confidentialité,
  • la traçabilité et
  • la signature électronique.

Ces services sont devenus des ressources universelles de l’internet et, en tant que tels, devraient être fournis nativement par le réseau et gérés comme des biens communs.

En termes techniques, le défi consiste à combiner la fonctionnalité de transport de paquets de données (TCP/IP) avec une certaine « intelligence » qui permet aux paquets d’encapsuler un marqueur de service. Ce marqueur de service sera lu et interprété par tous les composants de l’infrastructure du réseau (routeurs, commutateurs, serveurs).

Ce faisant, les services – universels ou critiques – sont ramenés au niveau du protocole de l’internet. En effet, le paquet (acheminé selon les règles du protocole) « active » l’accès à ces services à partir d’un nœud dédié, ou serveur.

Ce nœud fait partie d’un réseau décentralisé de nœuds. Les opérateurs de ces nœuds peuvent être soit des fournisseurs de services Internet existants, soit des entreprises spécialisées (éditeurs de logiciels, centres de données, etc.), soit des autorités publiques. La propriété de ces nœuds pourrait également être hybride, partagée entre ces différents acteurs.

La fondation d’utilité publique belge IOUR Foundation promeut ce type d’approche et présente une suite de protocoles qui ramène les services natifs à la couche inférieure de l’internet. Une telle proposition a des implications fondamentales pour la physionomie de l’internet, notamment : la gouvernance décentralisée, l’interopérabilité des services, la traçabilité native et la confidentialité.

Un moteur de recherche décentralisé et natif

Aucun service internet n’est plus concentré que le moteur de recherche (63 % de toutes les recherches et 94 % du trafic de recherche sur les mobiles et les tablettes proviennent de Google).

Cette fonction essentielle peut être offerte par le réseau internet (via son protocole augmenté), ce qui donnerait naissance à un moteur de recherche plus objectif, plus complet et plus respectueux de la vie privée, puisque toutes les données de recherche seraient stockées par le réseau de manière décentralisée et non plus centralisées sur des serveurs privés. En outre, les utilisateurs pourront décider d’anonymiser ou non leur recherche.

Unir les forces

Il est vraiment important de promouvoir une collaboration active et une complémentarité entre tous les projets susmentionnés (et d’autres) qui poursuivent les mêmes objectifs.

Les synergies ne sont pas seulement possibles, elles sont évidentes. La ThreeFold Grid, par exemple, peut apporter une valeur ajoutée tangible à Dfinity ou Solid et à d’autres projets similaires s’ils veulent bénéficier d’une infrastructure véritablement décentralisée et souveraine, au lieu de s’appuyer sur les modèles actuels de centres de données. La future infrastructure IOUR pourrait – et devrait – également s’appuyer sur une telle grille pour déployer les nœuds nécessaires pour rendre l’internet capable de fournir des services « natifs ».

La coopération est essentielle dans le nouveau monde que nous voulons construire.

www.iour.org

www.threefold.io

http://definity.network

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Thibault Verbiest

Thibault Verbiest, avocat à Paris et Bruxelles depuis 1993, est associé au sein du cabinet Metalaw, où il dirige le département dédié aux fintechs, à la banque digitale et à la crypto finance. Il est le coauteur de plusieurs ouvrages, dont le premier livre sur la blockchain en français. Il intervient en tant qu'expert auprès de divers gouvernements et auprès de la Banque mondiale. Thibault est également un entrepreneur, puisqu'il a cofondé DA Value Group et Payfoot.com. En 2020, il est devenu président de la Fondation IOUR, une fondation d'utilité publique visant à promouvoir l'adoption d'un nouvel internet, fusionnant TCP/IP et blockchain.

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Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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