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Interview avec Abdoulaye Ndiaye, économiste universitaire à New York

sam 17 Déc 2022 ▪ 7h00 ▪ 9 min de lecture - par Claude Bernardini

Nous poursuivons notre série d’interviews réalisés au forum Dakar Bitcoin Days, avec aujourd’hui Abdoulaye Ndiaye, un économiste qui travaille à New York et très attaché aux potentialités du bitcoin. Il nous partage son point de vue sur l’adoption de Bitcoin sur le plan international.

Abdoulaye Ndiaye

Abdoulaye Ndiaye est professeur assistant d’économie à NYU Stern. Ses recherches portent sur la macroéconomie et les finances publiques avec des intérêts sur les applications de la conception de mécanismes à de nombreuses questions dans la conception de protocoles de blockchain. Auparavant, il a été économiste de recherche à la Federal Reserve Bank de Chicago et conseiller économique au ministère de la Planification économique et de la Coopération au Sénégal. Abdoulaye conseille des sociétés de blockchain aux États-Unis. Dans son engagement avec Bitcoin, Abdoulaye a été panéliste à la Bitcoin Academy of the Human Rights Foundation Freedom Forum 2021.

Abdoulaye, tu as un profil universitaire en économie. Dans ce contexte, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à Bitcoin ?

C’est une excellente question. J’étais très sceptique. Je disais que Bitcoin, c’est une arnaque, sa valeur est zéro… En 2014, j’avais regardé un peu le phénomène et avec les médias, je pensais que c’était juste la spéculation. La question de la monnaie digitale, ça m’intéressait beaucoup, mais je pensais que ça allait venir des banques centrales.

C’est après quelques cycles que j’ai finalement décidé de lire le White paper. Bon, je suis aussi ingénieur de formation et au début, je ne l’ai pas compris ! J’ai donc pris mon stylo et j’ai étudié le truc en profondeur. Et là, je me suis dit ah, mais ça, c’est un truc ! En fait, c’est une révolution dans les systèmes distribués.

C’est comme ça que je m’y suis intéressé. Je me suis rendu compte que ça répondait à beaucoup de problèmes, que ça pourrait notamment aider aux transferts d’argent. Ça pouvait permettre aussi aux gens de pouvoir avoir accès à une monnaie digitale et à une sorte de banque dans les pays en développement. Et c’est ça qui m’a vraiment poussé à voir Bitcoin non pas uniquement comme un outil d’investissement, parce que c’est vraiment incertain. Mais plutôt en tant que quelque chose de robuste : c’est-à-dire le protocole en lui-même.

Donc voila ce qui m’a intéressé et qui m’a ramené à Bitcoin et depuis je ne me sens plus sceptique ! Je sais que la plupart des académiciens le sont, mais ce n’est pas le plus important. Comme je le dit toujours, ils se contentent de faire commentaires alors qu’on a besoin de gens qui font avancer les choses.

Abdoulaye Ndiaye
Abdoulaye Ndiaye

Adopter le bitcoin implique de retirer un pouvoir crucial aux états et aux banques centrales. Crois-tu qu’ils sont prêts à cela ? Ou bien quelles sont les mutations nécessaires pour y parvenir ?

Absolument pas. Je ne pense pas qu’ils sont prêts. Je pense que les États perdraient deux choses, à savoir la souveraineté de leurs politiques monétaires et aussi les droits de seigneuriage. Ce que je vois surtout comme opportunité, c’est que certains états pourraient, pour éviter le risque de sanctions par d’autres états ou par le système international, garder des réserves importantes en bitcoins. Une sorte de garantie contre les risques internationaux en quelque sorte. Je pense que c’est quelque chose vraiment de légitime et beaucoup de banques centrales pourraient y penser. Parce que finalement, le bitcoin pourrait être vu comme des réserves auxquelles les banques centrales pourraient avoir accès.

Et également aussi par l’adoption « grassroots », où tout commence par l’utilisation à la base. Une fois que les états verront que les gens l’utilisent loyalement et qu’il y a un système Lightning qui marche, cela pourrait les pousser à accepter dans une certaine mesure une utilisation légale dans les transactions. Donc, ce serait dans une démarche en parallèle. Je pense que c’est le scénario le plus probable et le moins radical. On aura souvent, je pense, une combinaison de bitcoins et de monnaies gouvernementales.

Donc l’adoption de Bitcoin implique-t-il la fin des états tels qu’on les connait ?

Bon, il y a beaucoup de libertariens qui pensent ça. Moi, je pense que les états ont plusieurs approches et certains états les plus prudents, comme les États-Unis, n’ont même pas encore créé de cadre légal. Ils ne sont pas encore prononcés sur ces questions. Ils observent. Ils ont observé la Chine bannir le bitcoin. Malgré ça, le système reste très résilient et les mineurs sont toujours là. Ils observent aussi la Russie. Elle va faire quelque chose avec le Bitcoin. Où certains pays comme l’Iran qui ont des ennemis sur le plan international, et qui se mettent à acheter du bitcoin. Je pense qu’il y aura une combinaison de différentes approches qui va être un peu dictée par la position des États-Unis.

Le Salvador a montré la voie dans l’adoption du bitcoin et continue à investir massivement dans ce projet. Que penses-tu de cette démarche et de ses chances de réussite ?

La démarche de Salvador est très étrange et je pense qu’on peut à la fois être pro Bitcoin et penser que c’est une révolution et quand même dénoncer le cas d’El Salvador. Je pense que c’est un cas qui a été fait de façon trop rapide et imposé aux gens. Et en pratique ça n’a pas beaucoup eu d’impact. Les gens qui ont créé localement Bitcoin Beatch, c’est très bien, mais imposer ça de façon autoritaire, non. Donc dans mon registre, Bukele n’est pas un héros. Je pense qu’il y a des processus un peu plus fluides pour pouvoir introduire Bitcoin dans les pays.

C’est vrai que dans le cas du Salvador, il n’y avait pas de monnaie nationale et uniquement le dollar. Et donner aux gens la possibilité d’avoir accès au bitcoin, c’est une bonne chose. Mais par contre, ne pas forcer les entreprises à l’accepter. Je pense qu’il est préférable de créer des applications qui vont démontrer l’utilisation et la nécessité plutôt que de passer en force. Et vous verrez que les gens l’utilisent et que les entreprises en auront besoin. Mais ne pas forcer les entreprises à l’accepter. C’est mon point de vue.

Dans le même registre, que penses-tu de l’initiative similaire de la République Centrafricaine ? Avec en parallèle le lancement de leur token Sango Coin ? Quelles leçons en tirer ?

Pareil, je pense qu’ils auraient dû étudier un peu plus le projet avant de se lancer ! Je ne connais pas tous les détails du projet Sango Coin, mais je pense qu’avec le Bitcoin et ce qu’il peut faire, c’est suffisant. Il n’y a pas de représentant de Bitcoin, mais les entreprises qui utilisent Bitcoin peuvent créer des relations avec les états et faire de telle sorte que leur première introduction aux crypto-monnaies soit spécifiquement avec Bitcoin. Parce que c’est une valeur plus sûre que les autres.

En R.C.A. ils ont adopté Bitcoin, puis ils ont voulu créer leur propre monnaie backée par Bitcoin. Mais le courage, c’est vraiment de se dire : voici une monnaie globale, peut-être qu’on peut l’utiliser maintenant et être prêt à accepter les fluctuations, ce qui est peut-être difficile sur le court terme…

Pour résumer, je pense que c’est un projet qui a été fait dans la hâte… Mais on peut en tirer certaines choses positives. Peut-être pourraient-ils penser aux énergies renouvelables pour le minage, mais la géographie du pays s’y prêterait très bien.

Pour finir, un petit mot sur vos prochains projets en 2023 ?

Je suis chercheur sur ces questions, mais le rôle que je joue, c’est d’essayer de donner mon point de vue pour que les banques centrales et les institutions comprennent ce qu’est Bitcoin. Je ne suis pas payé pour faire ça. Mais je suis juste animé par cette vision et montrer que n’importe qui au Sénégal ou ailleurs peut avoir un compte en banque sans aucun contrôle centralisé et pouvoir faire des échanges instantanés avec n’importe qui.

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Claude Bernardini

Entrepreneur en informatique et résident en terres africaines depuis une quinzaine d'années. Dans ce monde incertain et vacillant, je considère le bitcoin et les cryptos comme l'une des meilleures opportunités face aux défis qui nous attendent.

DISCLAIMER

Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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