Russie : La nouvelle loi IA renforce le contrôle d'État sur les modèles stratégiques
Le volcan de l’intelligence artificielle entre en éruption. Américains, Chinois, Européens se bousculent pour capter les meilleures retombées de cette lave numérique. Pendant ce boucan planétaire, Vladimir Poutine joue sa propre partition, à contre-courant. Loin de vouloir une part du gâteau, le maître du Kremlin entend posséder la pâtisserie entière. Sa nouvelle loi sur l’IA ne vise pas l’innovation débridée, mais le verrouillage méthodique de chaque modèle jugé stratégique. Objectif : créer des intelligences artificielles 100% russes, pures de toute contamination occidentale. Une obsession qui pourrait bien se révéler être un piège.

En bref
- La nouvelle loi russe classe les intelligences artificielles en trois catégories distinctes : souverain, national et de confiance.
- Les modèles dits « souverains » doivent être développés sans aucun recours à des composants ou données étrangers.
- Malgré ce discours d’indépendance, les développeurs russes dépendent massivement de l’open-source occidental comme LLaMA ou Mistral.
- En parallèle, la Russie utilise l’IA générative pour produire des deepfakes visant à déstabiliser les opinions publiques européennes.
Poutine et l’IA : la quête d’une pureté numérique impossible
Quand Vladimir Poutine évoque l’intelligence artificielle, il ne parle ni d’algorithmes ni de puissance de calcul. Il parle de civilisation. « Pour la Russie, c’est une question de souveraineté nationale, technologique et fondée sur les valeurs », a-t-il déclaré lors d’une récente conférence à Moscou ». (« For Russia, it is a matter of national, technological and value-based sovereignty. » – Source : Reuters).
Dans sa vision du monde, chaque IA occidentale transporte un logiciel culturel étranger, un cheval de Troie idéologique qu’il refuse d’accepter sur le sol russe. Le Kremlin a donc sorti l’artillerie législative avec un projet de loi classant les modèles en trois catégories hermétiques. Le modèle « souverain » doit être développé exclusivement par des citoyens russes, entraîné uniquement sur des données produites en Russie, sans aucun recours à des composants étrangers.
Le modèle « national » tolère l’utilisation de solutions open-source venues d’ailleurs, tandis que le modèle « de confiance » passe sous la surveillance directe du FSB. Par ailleurs, un décret présidentiel a institué une commission spéciale dont Poutine tient personnellement les rênes.
Désormais, l’IA devient en Russie une affaire d’État surveillée comme du lait sur le feu.
Le grand écart russe : souveraineté proclamée, dépendance assumée
Les déclarations d’indépendance technologique se heurtent pourtant à un mur de réalités bien concret. Les experts russes du secteur tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs mois. Développer une intelligence artificielle intégralement russe, sans aucun emprunt à l’écosystème mondial, coûterait plusieurs centaines de milliards de roubles. Une facture que les utilisateurs finaux devraient inévitablement supporter.
À cela s’ajoutent les sanctions occidentales qui étranglent littéralement les data centers russes : sans semi-conducteurs avancés, point de calcul intensif, point de modèles performants. Un responsable d’une grande entreprise technologique russe a confié au journal Kommersant que « des plateformes totalement souveraines n’existent pratiquement pas sur le marché aujourd’hui ».
Même Sberbank, le géant financier public chouchou du Kremlin et fer de lance de l’IA patriotique, adapte en réalité des modèles open-source étrangers comme LLaMA, Mistral ou YOLO. La forteresse numérique rêvée par Poutine repose donc sur des fondations importées. Le souverainisme proclamé cache une dépendance bien réelle.
L’ombre portée de l’IA russe : quand les deepfakes font la guerre à l’Europe
Pendant que le Kremlin verrouille ses frontières numériques, ses armées hybrides utilisent l’intelligence artificielle pour déstabiliser les voisins européens avec une efficacité redoutable. L’exemple du professeur Alan Read, du King’s College de Londres, est particulièrement édifiant. Un jour, une vidéo truquée utilisant son visage et une voix synthétique imitant la sienne a commencé à circuler sur les réseaux sociaux, proférant des insultes à l’encontre d’Emmanuel Macron.
Presque tout dans cette vidéo est odieux, horrible à écouter, a confié le chercheur à la BBC. Cela me paraît complètement étranger à ce que je suis.
Alan Read
Ce deepfake fait partie d’une campagne plus large baptisée Matryoshka, du nom de ces poupées russes qui en cachent d’autres. En Pologne, des vidéos générées artificiellement appellent à la sortie de l’Union européenne, avec des tournures de phrases trahissant une syntaxe russe. Les applications de seconde zone, moins regardantes que les géants américains sur les filigranes, fournissent ces arnes pour quelques centimes.
La désinformation devient ainsi une industrie low-cost exportable.
La stratégie russe en matière d’IA en cinq points
- Classification légale : trois catégories distinctes (souverain, national, de confiance) soumises à des degrés variables de contrôle étatique ;
- Commission présidentielle : organe supervisé directement par Vladimir Poutine pour coordonner l’ensemble des initiatives nationales ;
- Sberbank en première ligne : seul acteur capable de tenter l’aventure du « tout russe », mais toujours dépendant de l’open-source étranger ;
- Sanctions contraignantes : pénurie de semi-conducteurs avancés limitant sévèrement la puissance de calcul disponible ;
- Campagne Matryoshka : opération systématique de deepfakes visant à déstabiliser les opinions publiques européennes.
L’intelligence artificielle constitue indéniablement une aubaine pour ceux qui parviennent à la maîtriser. Mais pour ceux qui perdent leur emploi, elle incarne surtout une menace existentielle. Plus inquiétant encore, son caractère « artificiel » pourrait bien la rendre incontrôlable à terme. Un haut responsable de la sécurité chez Anthropic a récemment démissionné en lançant un cri d’alarme sur ce risque précis. Poutine, lui, continue de verrouiller sans regarder derrière lui. Peut-être un peu trop vite.
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