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Dossier Exclusif : La naissance de la finance en France !

dim 14 Août 2022 ▪ 20h00 ▪ 14 min de lecture - par Thomas Andrieu

L’Histoire du système financier n’est pas sans rappeler celle de quelques folies politiques. Les tentatives avortées de création d’une banque centrale, les Hyperinflations, les défauts, la création de la Banque de France et du franc, et par dessus tout les déficits… La richesse de l’Histoire économique française est à la hauteur des périls et des catastrophes qui la composent. Et ces accidents économiques de la finance française ne sont pas sans rappeler ceux d’aujourd’hui. Il y a toujours eu dans la France une certaine mélancolie incurable envers le commerce, la concurrence, et la finance. Mais comme le disait si bien l’Historien Max Gallo par une vérité tranchante, « la France est ainsi ». On s’attachera ici à un très bref aperçu de la naissance de la finance en France…

Naissance de la finance moderne en France

On se tiendra ici à une brève histoire de la naissance de la finance au XVIIIe siècle. Cette époque marque la tentative de diffusion des premiers billets, en vain. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la construction des premières bourses et d’une première « banque centrale » se fait périlleusement. Ainsi, le pouvoir politique et l’instabilité des finances publiques sont liés au développement de la finance. La panique de 1720, la panique des assignats de la Révolution sont autant de bouleversements financiers. L’ère de la fin du XVIIIe siècle sera même marquée par la banque libre ! Nous aurions pu traiter de la finance des marchands lombards au XIIIe et XIVe siècle. Mais aussi des différents trésoriers et négociants des siècles suivants. Mais l’institutionnalisation de la finance ne se fait véritablement qu’à partir du XVIIIe siècle en France.

Les premières bourses en France

La construction de la Bourse en France s’est fait sur plusieurs siècles. En effet, on estime qu’une des premières sociétés par actions est apparue à Toulouse en 1372. Mais les premiers lieux d’échange de titres n’apparaissent que bien plus tard. La ville de Lyon est considérée comme le premier lieux de bourse en France en 1540. Ensuite, le développement des premières compagnies de commerce au XVIIe siècle permettra une première diffusion des lieux de bourse. C’est le 24 septembre 1724, sur arrêté du Conseil d’Etat du roi, que naît la Bourse de Paris. Quelques années auparavant, les premiers titres étaient échangés en masse face aux spéculations financières liées à la Banque Générale de John Law… Le besoin de créer une place officielle s’est imposé.

La naissance des financiers d’Etat

La finance en France n’est pas le fruit de simples décisions politiques. Cependant, on peut situer les premiers grands mouvements de commerce et d’escompte à partir du règne de Louis XIV. Le développement progressif du commerce, en particulier outre Atlantique, a renforcé la construction juridique des sociétés. Cela s’accompagne du développement des premières bourses. Sous le règne de Louis XIV, la finance commence à s’institutionnaliser. Des financiers comme Pierre Louis Reich de Pennautier, ou plus tard Antoine Crozat, vont accumuler d’importantes fortunes à travers plusieurs compagnies.

Au début du XVIIIe siècle en France, la Guerre de Succession d’Espagne éclate. 75 % du budget de l’Etat est dédié à l’armée entre 1701 et 1707. Pour financer la Guerre, il est décidé d’émettre les premiers billets de monnoye. La masse monétaire croît très rapidement et passe de 3,3 millions de livres tournois en 1703 à près de 160 millions en 1706. Ainsi, les dettes de l’Etat croissent considérablement. A la mort de Louis XIV en 1715, la France est endettée à l’équivalent de 160 % de sa richesse (2,1 milliards de livres exactement). De là, naît une incroyable histoire de la bourse en France.

Les premières bulles boursières

Par conséquent, la nécessité d’épurer les dettes folles du passé devient absolue. En 1716, le financier John Law fonde la Banque Générale sur le modèle de la Banque d’Angleterre, un prémisse à la Banque de France. L’objectif était de garantir l’émissions des billets qui constituaient la dette de l’Etat. En ce faisant, la Banque épurait les billets mal conservés ou trop imprécis (opération du visa). Pour finir, cette Banque Générale deviendra la Banque Royale en 1719 qui émet les premiers « billets de banque ». Mais en 1720, la création monétaire fut si grande qu’elle a généré une bulle financière sur les premiers titres comme ceux de la Compagnie des Indes. Evidemment, de nombreux prix de produits doublent et quadruplent face à une telle progression de la quantité de monnaie en circulation. C’est alors que le système financier éclate face au manque d’or et à la spéculation outrancière. La France est ruinée.

Le désastre de la Révolution

Là encore, on ne peut que brièvement rappeler l’importance de la dette de la France de Louis XVI (4,5 milliards de livres en 1789). Face à la lourdeur de l’engagement de l’Etat, les états généraux sont convoqués. De là, naîtra la Révolution. C’est alors que la deuxième monnaie fiduciaire voit le jour en France. Alors que la Révolution provoque des difficultés économiques lourdes, les décisions de politique économique n’en seront que plus désastreuses. En 1791, l’assignat devient une monnaie de circulation. La valeur des billets est garantie, théoriquement, sur les biens du clergé. Cette proposition du diable boiteux, Talleyrand, mènera une fois de plus à l’explosion des prix et un excès absolu d’émission de papiers. Dès lors, l’ordre des finances publiques et des institutions n’est plus que jamais nécessaire. Le désordre des finances françaises ne doit pas détruire les acquis de la Révolution.

18 janvier 1800 : création de la Banque de France

La création de la Banque de France n’avait rien de naturel au moment de sa promulgation en France. En effet, la Banque de France naît dans un environnement concurrentiel où plusieurs banques ont la liberté d’émission de billets sous le Directoire et sous le Consulat. Bâtie sur le modèle de la Banque d’Angleterre, la Banque de France se voit accordée des privilèges politiques sous la main de Napoléon. La finalité centralisatrice de l’institution apparaît clairement sous l’Empire. La Banque de France assurera ainsi la pérennité du franc tout au long du XIXe siècle malgré les crises et les révolutions.

De la banque libre à la banque unique

La Banque de France est une longue Histoire. Nous l’avons vu, elle marque l’aboutissement de tentatives politiques brillement avortées en 1720. Il faut attendre 1800 pour que la France se voit dotée d’une banque centrale, par un arrêté des Consuls parmi lesquels Napoléon, qui n’était pas sans éprouver un certain désintérêt pour la finance.

De plus, nous devons préciser ici une chose importante. La Banque de France fait suite à une période de « free banking », de banque libre en France [lire plus sur la banque libre en France]. Plusieurs banques privées émettaient des billets librement, et elles étaient en concurrence entre elles (Monnaie et monnaies privées – Cointribune). On observe à cette époque une certaine stabilité des prix et de financer la reconstruction de la France d’avant Empire. La Banque de France est née dans un ensemble de banques privées, mais elle bénéficiait d’un soutien politique considérable qui sera à l’origine de sa pérennité. Cette institution réside aujourd’hui dans cette petite rue La Vrillère au centre de Paris dans le somptueux hôtel de Toulouse.

« Je veux que la banque soit assez dans la main du gouvernement et n’y soit pas trop.« 

Aussi, c’est en 1810 que Napoléon Empereur demande à son ministre du Trésor Molien… « Faites-moi un rapport qui me fasse bien connaître ce qu’est le dépôt de la Banque de France. Qui est-ce qui émet les billets ? Qui fait les profits ? Qui est-ce qui fournit les fonds ? ». Napoléon ne comprenait pas nécessairement les questions financières, mais le développement de la Banque de France était dans son intérêt personnel et politique. En éliminant la concurrence par le biais politique, Napoléon augmentait la rentabilité de ses actions.

Cependant, Napoléon a édicté ses volontés quant aux fonctions de la Banque de France en mars 1806… « Je veux que la banque soit assez dans la main du gouvernement et n’y soit pas trop. Je ne demande pas qu’elle lui prête de l’argent, mais qu’elle lui procure des facilités pour réaliser, à bon marché, ses revenus aux époques et dans les lieux convenables ». La parole de Napoléon pèse d’autant plus dans la Banque de France que lui-même et ses proches en sont les actionnaires.

Enfin, c’est la loi du 24 germinal de l’an IX (14 avril 1803) qui accorde à la seule Banque de France le monopole de l’émission des billets à Paris pour 15 ans. L’inspiration institutionnelle de la banque libre à l’image des Etats-Unis est morte. Tout au long du XIXe siècle, la Banque de France absorbe de nombreuses autres banques. La Banque de France assure, malgré les révolutions et les instabilités politiques, la stabilité du franc. En outre, Napoléon promulgue aussi le code du commerce en 1807.

Le Franc au XXe siècle

Le poids des dépenses publiques dans le PIB français en 1900 était de 14,1 % du PIB. Avant la Grande Guerre, les dépenses publiques en 1913 était de 11,9 % du PIB. A la fin du XXe siècle en France, les dépenses publiques s’élèvent à 55,6 % du PIB (1999). Comment expliquer une telle progression (x4) ? Tout au long du XXe siècle, apparaissent les premières grandes difficultés du franc et les perturbations économiques. La finance deviendra alors plus que jamais une institution sous approbation de l’Etat. Le fait que beaucoup de dirigeants du CAC 40 aient aujourd’hui des liens directs avec la fonction publique est à l’image de cette finance française transformée au XXe siècle.

L’expansion du franc

Le franc remplace officiellement la livre tournois par la loi du 18 germinal de l’an III (avril 1795). La parité entre le franc et la livre est alors presque identique. Il faut ensuite attendre 1865 et l’Union latine pour assister aux prémisses de l’euro. Plusieurs pays, dont la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie et d’autres pays, uniformisent la frappe des pièces. Dès lors, les pièces en circulation dans ces pays d’Europe seront similaires et facilement échangeables. De plus, les banques centrales gardent entièrement leur souveraineté. Mais l’union latine disparaîtra sous la pression de la Première Guerre mondiale et des problèmes de changes entre l’or et l’argent.

Le franc réussit ainsi à perdurer fort de la Banque de France, de l’union européenne, et de la confiance du peuple et des gouvernements. Mais en 1914 le franc connaît ses premières grandes difficultés. En 1913, un lingot de 1kg d’or s’échangeait contre 3 445 francs (l’équivalent de 57 500€ en or aujourd’hui). Mais la Première Guerre mondiale exige un cours forcé au franc.

Dans la foulée, les premiers impôts apparaissent comme l’impôt sur le revenus en 1916-1917. En conséquent, entre 1914 et 1919, la quantité de francs en circulation passe de 6 à 25,5 milliards. En seulement 6 années, le francs aura perdu 70 % de sa valeur. Le franc est dans une situation de crise. Mais le franc se stabilise sous l’impulsion de banques comme Lazard et des paiements de l’Allemagne. Enfin, la Seconde Guerre mondiale mettra également à mal la pérennité du franc face à la domination du mark durant l’occupation.

En conclusion

La finance en France s’est diffusée progressivement depuis la Renaissance. Le modèle commercial des banquiers lombards et du commerce en Europe fait apparaître dans tous le pays les prémisses de bourgeois fortunés. La découverte des Amériques, et la diffusion progressive du papier-monnaie, va favoriser la naissance au XVIIe siècle d’une classe de financiers d’Etat. C’est sous le règne de Louis XIV que la finance s’institutionalise lentement avec les premiers billets, et une première tentative de création de banque centrale : la Banque Générale (Royale).

Mais rapidement, la monnaie se dévalue, les grandes spéculations naissent, et l’inflation fait rage. Nous devons ici reconnaître le rôle central de la dette publique, qui a favorisé l’apparition d’institutions centralisatrices et, écrivons le aussi, destructrices. La Révolution naîtra du grand péril des finances du royaume. Ensuite, la naissance des assignats laissera le peuple face aux mêmes difficultés inflationnistes et d’émissions outrancières. Mais la Révolution marque une ère nouvelle, en partie inspirée des Etats-Unis. Il y a d’abord l’ère de la banque libre, où l’émission de billets est le fait de banques en concurrence. Et puis, il y a la création du franc.

C’est alors qu’intervient la Banque de France. La main de Napoléon signera les débuts d’une centralisation extrême de la finance en France. En dépit de cela, le franc poursuit sa course avant les perturbations du XXe siècle. Les difficultés de la Première Guerre mondiale, puis de la Seconde Guerre mondiale changeront drastiquement le poids de l’Etat dans l’économie, et tous les dérivés qui en découlent. La finance en France est née de liberté et des rois, elle s’est diffusée dans le spectre de la Révolution, et elle s’est verrouillée dans la voie de la finance moderne.

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Thomas Andrieu

Auteur de plusieurs livres, rédacteur économique et financier sur plusieurs sites, je noue depuis de nombreuses années une véritable passion pour l'analyse et l'étude des marchés et de l'économie.

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