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Population de 4 milliards en 2100 : Quel avenir économique et technologique ?

dim 28 Août 2022 ▪ 20h00 ▪ 15 min de lecture - par Thomas Andrieu

L’étude de James Pomeroy à la HSBC a résonné dans de nombreux pays à travers le monde. Il établit que la population mondiale pourrait être divisée par deux dans moins de 80 ans. Il ne s’agit pas d’entrer dans le débat des démographes, mais d’établir les projections économiques qui découlent de ce scénario proposé. En effet, une telle projection conduirait à un bouleversement économique irréversible. La croissance des marchés technologiques, en particulier les plus volatils comme les cryptomonnaies, dépend directement de la croissance démographique. Dans le scénario d’une réduction substantielle de la population, il est probable d’assister à un changement absolu des modes de vie, des systèmes politiques, des croyances et des idéologies. Décryptage d’une économie en dépression natale.

Chute de la population : quelles conséquences ?

Le déclin de la population a des conséquences multiples, et pour beaucoup néfastes, sur les sociétés humaines. Dès 2019, l’auteur de l’étude soulignait la dégradation de la conjoncture démographique et son influence déterminante sur la prospérité de nos économies. Certaines personnalités ont même déclaré que la chute de la natalité est un impératif absolu… le défi du siècle ?

Les conséquences d’une dépression natale

La démographie est une composante essentielle de l’économie. Ainsi, la population et l’économie étaient parfaitement liées jusqu’au XIXe siècle. Un accroissement de la population générait une croissance économique et inversement. Par la suite, la révolution industrielle a donné une place centrale à la technologie. La croissance fut principalement générée par le progrès technique. Malgré tout, cela n’a pas empêché l’accroissement de la population, qui permet à la fin du XIXe siècle la naissance de la production de masse. De plus, malgré le progrès technique, certains économistes comme Harry Dent ou Brian Berry ont montré le rôle absolument central de la natalité en économie (Trente Glorieuses…). Ainsi, la diminution rapide de la population implique :

  • Une disparition du modèle de l’État Providence. Effectivement, le vieillissement extrême de certaines populations générerait des difficultés graves de financement du système de retraite, de santé, de sécurité, et de protection sociale dans de nombreux pays.
  • Une diminution du prix de l’immobilier et une hausse des logements salubres et vacants. Le cas précurseur du Japon nous donne un aperçu des conséquences sur le marché immobilier.
  • Une réduction de la croissance technologique et un risque de déclin technique. De nombreuses technologies se diffuseront plus difficilement, et l’apparition de nouvelles technologies sera rare.
  • Une hausse de la concentration du capital et une diminution du niveau de vie. Le déclin de la population génère une pression déflationniste, une réduction de la croissance qui explique la hausse des inégalités.

Déclin démographique : urgence de civilisation ?

En 2019, James Pomeroy (auteur de l’étude) décrivait déjà ses inquiétudes sur la croissance démographique.

« La démographie mondiale évolue rapidement. La population mondiale en âge de travailler n’augmentera que de 1 % cette année, contre 1,7 % en 2007, tandis que le nombre de personnes de plus de 65 ans augmentera d’un record de 3,8 %. Cela pourrait freiner la croissance économique. » – The demographic divide | Insight | HSBC Holdings plc

Dans un tweet, le milliardaire Elon Musk s’est inquiété du déclin démographique. En outre, la capacité du secteur technologique à croître est directement liée à la croissance de la population. Ainsi, il a notamment déclaré que le déclin démographique était une menace bien plus grande que le réchauffement climatique.

« L’effondrement de la population induite par la faiblesse de la natalité est un risque bien plus grand que le réchauffement climatique […] Notez ces mots […] Je pense que le réchauffement climatique n’est pas une menace majeure. »

En outre, les pays qui subiraient le plus fort déclin sont les pays développés les plus polluants. En ce sens, on assisterait à une réduction rapide de la pollution émise dans les plus pollueurs et une augmentation de la pollution dans les pays les moins pollueurs. Dès lors, on peut s’attendre à ce que le rythme de pollution de l’environnement soit drastiquement réduit. Dans cette logique, la principale menace serait celle d’une dépression durable de l’économie, l’effondrement des systèmes politiques, etc.

Vers une disparition de l’État Providence ?

Il y a encore un siècle, les dépenses publiques sociales étaient nulles. Désormais, ces dépenses sociales (publiques) représentent parfois plus de 30 % de la richesse nationale. Il faut ajouter à cela le poids des dépenses structurelles. Ainsi, la dépense publique française représente 60 % du PIB. Ce système social est construit différemment selon les pays : il peut être prélevé par l’impôt ou par les cotisations, ou bien les deux. Dans les deux cas, et en particulier dans le cas du financement par cotisations, un déclin démographique suppose de grandes difficultés.

Dépenses publiques à objet social depuis 1880 pour quelques pays. Source : Government Spending – Our World in Data.

En outre, une diminution rapide de la population et un vieillissement plus rapide de la population empêchent le financement durable des différentes protections sociales. Aussi, la baisse de la population suppose un ensemble de problèmes qui augmentent les difficultés envers nos États contemporains. Le « grand vieillissement » laisse devant nous des systèmes de soins surchargés et délabrés, des pensions qui plombent la productivité et qui augmentent la précarité, ainsi qu’une difficulté à assurer les dépenses régaliennes par recul de la croissance potentielle.

Immobilier et concentration du capital

Une autre grande conséquence de la dépression natale est la dégradation du marché de l’immobilier. La chute de la population induit une chute des prix de l’immobilier et une hausse des logements vacants ou salubres. Dans le cas du Japon, qui connaît une diminution de sa population depuis plus d’une décennie, les prix de l’immobilier sont 30 % sous les niveaux de 1990. Malgré la faiblesse extrême des taux d’intérêt, ces prix n’ont pas réussi à impulser une tendance haussière.

Prix de l’immobilier résidentiel au Japon. L’inflexion de la croissance démographique dans les années 1990, puis le maximum de 128 millions d’habitants en 2010 explique la forte chute du prix de l’immobilier malgré des taux très faibles. Source : Residential Property Prices for Japan (QJPN628BIS) | FRED | St. Louis Fed (stlouisfed.org).

De manière symétrique, la baisse de la population génère globalement de la déflation. La chute de la demande implique une difficulté pour les entreprises à maintenir d’importantes productions. Enfin, dans des pays comme la France, la baisse de la population implique un phénomène de concentration du capital. D’après l’Insee par exemple, 24 % des ménages détiennent plus des deux tiers du patrimoine immobilier. En ce sens, par phénomène de succession d’une part (phénomène entonnoir), et par la déflation (valorisation du capital), on assiste à une hausse de la concentration du capital. Réciproquement, cela suppose la faiblesse des rendements du capital.

De manière globale, la croissance économique tend à réduire les inégalités. Aussi, des difficultés à maintenir la croissance des revenus et le niveau de vie des acteurs du public et des pensionnaires sont un facteur supplémentaire d’inégalités. En clair, la baisse de la population mérite de se questionner sur la nécessité de lutter contre les inégalités, ou en tous cas de remettre en question les moyens traditionnels qui réduisaient ces inégalités.

Réduction du développement technologique ?

Dans notre précédente étude, nous avions montré que la démographie est une condition essentielle à la diffusion de la plupart des technologies. Dans le cas des cryptomonnaies, leur diffusion et leur adoption reposent essentiellement sur la croissance démographique des pays d’Asie et d’Afrique (Adoption des cryptomonnaies : Quelles conditions ? – Cointribune). Ainsi, un moindre accroissement de la population réduit mécaniquement la possibilité de diffuser largement des nouvelles technologies. Par ailleurs, les pays avancés générateurs de technologies pourraient voir la diversité des recherches et des découvertes réduites.

Depuis le XIXe siècle, la croissance économique fut principalement le fait du progrès technique. Cela a permis à la richesse de croître plus vite que la population, de sorte que le niveau de vie par habitant augmente. Cependant, la diffusion des technologies de masses au XXe siècle (voiture, électroménager…), puis des technologies de la communication nécessitait une population toujours plus grande. L’abondance des capitaux a augmenté le capital disponible par travailleur. Ainsi, la croissance de la population au XXe siècle s’accompagne d’une croissance similaire de la productivité par travailleur.

Dans le cas d’une concentration du capital et de pressions déflationnistes, la productivité serait amenée à diminuer. C’est le cas du Japon depuis les années 2010 (-2,5 %). Le déclin de la population ne menace pas seulement la capacité de l’économie à générer et à absorber des nouvelles technologies. Cela menace aussi la croissance potentielle.

La population de Rome s’effondre il y a 1900 ans

La démographie est une question complexe, et tous les scénarios sont probants. Le(s) scénario(s) de l’ONU prévoient ainsi une population entre 8 et 10 milliards d’habitants en 2100. Cependant, la plupart des scénarios démontrent la présence très probable d’un pic de population sur ce siècle. Pour autant, le monde n’est pas à son premier grand déclin démographique, qu’il s’agisse de l’effondrement des sociétés antiques ou de la Peste noire.

Population de Rome. Source : File : Population of Rome.png—Wikipedia

Par exemple, la population de Rome est passée de plus de 1 million d’habitants à la fin du IIe siècle de notre ère à seulement quelques dizaines de milliers trois siècles plus tard. Il a fallu près de 1900 ans à Rome pour retrouver la même population. L’effondrement de la population a été relativement rapide et a fait suite à une succession de problèmes politiques, économiques (inflation sous Dioclétien notamment), et surtout d’épidémies (peste Antonine en 165 ou plus tard la peste de Justinien en 541). Le bouleversement du cycle démographique peut subvenir plus rapidement que jamais (Guerre, nouvelle pandémie, catastrophes naturelles, problèmes de fertilité ces dernières décennies chez les hommes, etc.). Dans tous les cas, il s’agit de projections historiquement vraisemblables.

Repenser le monde dans 50 ans

Vivre moins nombreux c’est briser plus de deux siècles de croissance presque interrompue. Cela implique des changements organisationnels absolument considérables. Revenir à 4 milliards d’habitants, c’est aussi revenir à la population de 1975. Parmi les aspects que l’on peut éventuellement considérer comme positifs, la diminution de la population traduit :

  • Une diminution de la pollution émise, en particulier si le vieillissement touche les pays les plus pollueurs. Cela modifie les trajectoires de certaines politiques écologiques.
  • Une diminution probable du coût de la vie avec cependant des risques de pénuries plus grandes. En outre, produire autant sera plus coûteux et plus difficile, que ce soit en raison de la chute de la productivité et des rendements ou (à l’inverse) de la hausse des coûts.
  • Un réajustement de la population à long terme permet de restructurer la répartition des ressources, les modes de production et de consommation. Un revirement majeur de la démographie a souvent tendance à traduire une transition culturelle (et souvent civilisationnelle).

Cependant, les conséquences négatives d’une réduction de la population sont nombreuses. Une population déclinante remet en cause le modèle politique dans lequel nous vivons. Aussi, la montée de l’Asie et de l’Afrique laisse supposer la montée de régimes plus autoritaires à mesure que la population décline. Parallèlement, la croissance potentielle serait significativement réduite et la naissance et la diffusion des nouvelles technologies seraient freinées. Plutôt que de concevoir le « défi du siècle » comme le défi climatique, beaucoup appellent à la lueur de ces projections à la considération des impératifs humains et sociaux.

En conclusion

En bref, la perspective d’une réduction plus rapide de la population modifie congénitalement l’avenir économique et technologique des sociétés. Bien évidemment, il ne s’agit pas de débattre sur la probabilité de ces scénarios, mais d’envisager ce qu’il adviendrait dans nos sociétés dans ce scénario. Une réduction importante de la population implique d’abord des difficultés politiques croissantes. En outre, cela remet en question le modèle de protection sociale qui est né avec l’expansion démographique d’après Guerre.

Par ailleurs, une dépression démographique suppose une chute de certains prix déterminants comme ceux de l’immobilier. Symétriquement, on assisterait à une concentration du capital, une réduction de la croissance, et très certainement une augmentation des inégalités sans possibilité de les contrer dans les moyens actuels. Le cas du Japon nous laisse éventuellement une prémisse de la direction de certains pays occidentaux dans les prochaines décennies.

Enfin, la réduction de la population suppose aussi des difficultés à générer de la croissance, à maintenir la production et la productivité. De plus, du fait du lien entre le développement technologique et la croissance démographique, le ralentissement du progrès technique est un risque supplémentaire. En effet, le seul moyen de maintenir le niveau de vie malgré la baisse de la population est d’accélérer le rythme de développement technologique. Mais la difficulté s’accroît à mesure que la population devient moins nombreuse…

Évidemment, la réduction de la population peut présenter certains avantages (pollution, réduction relative du coût de la vie, changement des modes de production et de consommation). Cependant, l’Histoire montre généralement qu’il n’y a rien de réjouissant pour nos sociétés lorsque la mécanique de la dépression natale est à l’œuvre. Plus que jamais, cette étude de James Pomeroy rappelle que l’impératif économique est peut-être aussi important que l’impératif climatique ou idéologique.

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Thomas Andrieu

Auteur de plusieurs livres, rédacteur économique et financier sur plusieurs sites, je noue depuis de nombreuses années une véritable passion pour l'analyse et l'étude des marchés et de l'économie.

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