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Cryptomonnaies : Existe-t-il des précédents historiques ?

lun 02 Mai 2022 ▪ 16h30 ▪ 11 min de lecture - par Thomas Andrieu

Une question nous traverse l’esprit… Celle de savoir si, après tout, les cryptomonnaies ne sont pas une de ces répétitions de l’Histoire. La monnaie n’a jamais été l’acquis d’aucune institution. La monnaie prend des formes radicalement différentes selon les civilisations, et connaît des évolutions majeures au grès de l’histoire des civilisations elles-mêmes. Au milieu de l’Histoire, une figure semble toujours réapparaître. Les cryptomonnaies sont-elles proches des « monnaies locales » ou des « monnaies clandestines » ? Ou bien les cryptomonnaies sont-elles une innovation monétaire à part entière qui respecte les mêmes schémas de diffusion que les pièces ou les billets ? Autrement, doit-on considérer les cryptomonnaies comme une bulle ou un excès voué à la ruine ou à l’interdiction par les États ? Malheureusement, la plupart des gens ignorent les mécanismes qui conduisent à l’émergence et à la chute des monnaies.

Une brève histoire de la « monnaie »

Chaque innovation monétaire potentielle doit être sérieusement considérée. En effet, chacune d’elles refond entièrement le rôle de la monnaie et les mécanismes sociaux qui en découlent. L’accélération du processus de réinvention permanente de la monnaie est une caractéristique des économies prospères, sans quoi le système productif deviendrait inerte. Aujourd’hui, l’observation que nous faisons de la monnaie devrait encore se réinventer.

La diffusion de la monnaie jusqu’à nos jours

L’utilité que l’on connaît aujourd’hui à la monnaie n’est que très contemporaine pour nos civilisations. Il faut avoir en tête que la très large majorité des individus n’avaient qu’un usage très secondaire de la monnaie dans la plupart des civilisations. En effet, l’agriculture a été le principal secteur économique durant la quasi-totalité de l’Histoire des sociétés. Ainsi, la nécessité de la monnaie n’est que très récente. D’ailleurs, les premières « monnaies » qui sont apparues n’étaient pas des pièces, mais bien des reconnaissances de dettes qui se seraient diffusées il y a près de 5 000 ans. La monnaie au sens des pièces est une invention très tardive.

Les pièces de monnaie standardisées apparaissent d’abord sous Crésus en Lydie, au VIe siècle av. J.-C. (des métaux servaient déjà comme moyen d’échange sans être standardisés par la fonderie). Cette pratique économique, qui n’avait rien de naturel, se répand ensuite au bassin méditerranéen, en particulier en Grèce. Dès lors, la monnaie devient une convention encadrée par les divers royaumes ou cités. Il faut attendre le XIe siècle en Chine pour voir arriver les premiers billets (dynastie des Song), qui ont été ramenés par Marco Polo au XIIIe siècle en Europe. La diffusion des billets a été très lente, mais fut néanmoins favorisée par les croisades et la pratique des lettres de change.

Comme pour la fonderie avant eux, les billets nécessitaient l’invention de l’imprimerie pour être standardisés. C’est ainsi que les billets sont devenus un moyen de transaction plus courant à partir du XVIe siècle. Cela a favorisé le développement du système bancaire, qui n’a pas tardé à conduire à la création des banques centrales. Les innovations monétaires, qui suivent les innovations techniques (fonderie, imprimerie, internet), provoquent des changements dans les comportements sociaux et les institutions.

Débat sur l’utilité sociale de la monnaie…

Il vaut toujours mieux une société basée sur la cupidité plutôt que l’égalité. La cupidité accorde un prestige social sous le seul spectre de la monnaie. L’égalité, conférée par l’égalité de revenus notamment, accorde le prestige social sous le spectre de la volonté subjective d’un groupe. Si tous les individus ont le même revenu, il n’y a aucun prestige à détenir de la monnaie. Du fait de la planification nécessaire à « l’égalité » de tous les revenus, la seule source de prestige social devient alors l’État. Ainsi, la suppression de la cupidité comme valeur morale est une porte ouverte à l’obscurantisme, et à toutes les formes de totalitarismes et d’autoritarismes. Lorsque le prestige social ne se fait plus par l’argent, il se fait nécessairement au sein de la famille, de la religion, ou plus certainement aujourd’hui, au sein de l’État.

Le véritable danger en reniant l’importance de la monnaie, c’est de renier l’individu, et de laisser ainsi à l’État le soin de planifier la société, et de centrer le prestige social autour de la position politique de chacun plutôt que par sa véritable utilité sociale. Sous prétexte de s’élever par vertu en oubliant la monnaie, les individus finissent par se perdre dans une compétition meurtrière. Dans une société sans cupidité, le prestige social des individus se définit par leur utilité pour l’État plutôt que par leur utilité envers toute la société. Ainsi, il vaut mieux toujours être esclave de l’argent que de l’État, de la famille, ou de la religion. Car de la monnaie, vous serez toujours libres d’en disposer. Le capitalisme fonde le prestige social sur l’argent, sans renier entièrement le prestige conféré par la politique.

Si on peut toutefois l’écrire ainsi : la monnaie est l’assurance de la liberté de tous… La mort de la monnaie, c’est l’asservissement de tous.

Cryptomonnaies : le retour des « monnaies locales » ?

« La cupidité est une maladie du cœur qui ne soigne que par l’or. » Ainsi s’exclamait Hernan Cortés, conquistador espagnol, répondant à un native american lui demandant d’expliquer sa passion pour l’or.

L’histoire de Michael Untergruggenberger !

En 1932, une monnaie locale est inventée dans la petite ville du Tyrol dénommée Wörgl. À l’époque, l’économie locale subit encore largement les effets de la crise de 1929. Sur 4 200 habitants, 400 habitants étaient au chômage. Le maire (bourgmestre) Michael Untergruggenberger décide alors de créer une nouvelle monnaie, officiellement des « bons du travail ». Le maire était très inspiré par les théories de l’économiste Silvio Gesell, qui considérait que la monnaie devait être dévaluée à un taux fixe pour assurer la croissance.

Michael Untergruggenberger (2e à gauche), dans les années 1930. Archives de l’Institut Unterguggenberger.

Ces billets ne donnaient lieu à aucune rémunération. Les utilisateurs étaient donc incités à dépenser immédiatement leurs billets comme il s’agissait de bons de travail. La stratégie du maire fonctionne et l’économie connaît une reprise locale. Silvio Gesell écrivait déjà : « Ne récompensez pas la thésaurisation de l’argent avec des intérêts, mais taxez l’argent »…

Bons de travail de la commune de Wörgl. Source : Archives de l’Institut Unterguggenberger

Edouard Daladier, le ministre (socialiste) français des Finances de l’époque, s’est même rendu à Wörgl pour constater lui-même « le miracle » économique à l’œuvre. Mais alors que les demandes de nombreuses villes ont émergé pour émettre leur propre monnaie, la Banque Nationale d’Autriche a rapidement réaffirmé son monopole. La concurrence monétaire était matée.

Nous connaissons aujourd’hui une situation similaire. La monnaie centrale n’offre plus aucune rémunération. Cela incite aujourd’hui des communautés à créer leur propre monnaie à l’inverse du cas de Wörgl, pour concurrencer les dévaluations centrales.

Les monnaies clandestines

Les monnaies clandestines sont aussi un rapprochement possible avec les cryptomonnaies. L’apparition des monnaies clandestines est assez récurrente dans l’Histoire monétaire, en particulier lors des périodes de déclin ou de dévaluations. Ce fut principalement le cas lors des dévaluations de l’Empire romain à partir du IIIe siècle. Cette logique de monnaies clandestines, et concurrentielles, est arrivé à son apogée durant l’Âge sombre (550-800). À cette époque, il n’y avait presque plus aucun pouvoir politique suffisamment constitué ni aucune autorité qui instaurait le monopole monétaire. Les périodes de plus grande misère et de plus grande prospérité ont ceci de commun qu’elles génèrent une préférence monétaire pour la diversité des monnaies.

Le modèle de la concurrence des monnaies est donc un modèle « par défaut » lorsqu’il n’existe aucune autorité. Ce modèle de concurrence des monnaies peut aussi être une nécessité lorsque la « monnaie monopole » n’assure plus l’intérêt de tous. Lorsqu’une économie prétend à une immense densité d’échanges, elle ne peut plus se contenter d’une monnaie unique (voir la théorie de la concurrence monétaire).

Comment définir historiquement les cryptomonnaies ?

Les cryptomonnaies sont à la limite de tous ces exemples historiques :

  • Elles ne sont pas des « monnaies » au sens des institutions actuelles. La définition de « monnaie » est radicalement changée à chaque innovation monétaire. Ainsi, les billets n’étaient jamais largement reconnus comme monnaie au sens des pièces jusqu’au XVIe au moins. En France, les premiers billets (billets de monnoye) fournissaient même une prime de risque en échange de leur détention.
  • Ce n’est pas un moyen d’échange « clandestin » au sens actuel. Les cryptomonnaies sont avant tout considérées comme des actifs, ce qui ne fait pas des cryptomonnaies une pratique illégale, ni à l’inverse des institutions.
  • Les cryptomonnaies ne sont pas des « monnaies locales ». Les monnaies locales s’imposaient aux individus de la région, et la libre action des agents n’était pas possible. Néanmoins, les cryptomonnaies répondent bien à des logiques communautaires.

En définitive, il est probable que les cryptomonnaies soient une « innovation monétaire ». Premièrement, les innovations monétaires suivent une innovation technique (qu’il s’agisse de la fonderie, de l’imprimerie, ou de la blockchain). De plus, les innovations monétaires ne sont jamais largement perçues comme une monnaie au départ, du fait de leur forte volatilité et de leur moindre diffusion (problèmes de standardisation, problèmes d’encadrement institutionnel). Ensuite, les innovations monétaires se répandent à partir d’une communauté avant de se répandre plus largement, tout en se perfectionnant. Ce dernier processus est plus long que tous les autres, et peut se produire sur des siècles.

CONCLUSION

Finalement, le monde connaît la naissance de nouveaux secteurs d’activité. On assiste alors au changement des comportements sociaux, car le rapport à la monnaie change d’une manière radicalement nouvelle. Dès lors, certains groupes sociaux (religion, famille, État, corporations…) sont plus ou moins favorisés lorsque d’autres disparaissent. L’apparition des pièces a favorisé la naissance des démocraties et la fin des problèmes d’esclavage pour dettes. L’apparition des billets a favorisé la naissance du système bancaire et du capitalisme puis des révolutions.

De cette manière, l’apparition de la monnaie numérique, dont la blockchain est une application plus parfaite que la monnaie électronique, devrait provoquer les mêmes logiques. Néanmoins, il est peu probable que les cryptomonnaies s’imposent comme les nouvelles « monnaies » de demain dans leur état actuel.

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Thomas Andrieu

Auteur de plusieurs livres, rédacteur économique et financier sur plusieurs sites, je noue depuis de nombreuses années une véritable passion pour l'analyse et l'étude des marchés et de l'économie.

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