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Yorick de Mombynes se trompe : Bitcoin et la monnaie, c'est politique ?

jeu 17 Nov 2022 ▪ 20h00 ▪ 13 min de lecture - par Martin

Yorick de Mombynes intervient régulièrement à propos de Bitcoin. Au cours de ses conférences, il invite notamment à « dépolitiser la monnaie » grâce à Bitcoin. Pourtant, une monnaie apolitique est un non-sens. Au contraire, ne doit-on pas plutôt repolitiser la monnaie ? La remettre au centre de l’agora, au service des citoyens, afin que chacun puisse ainsi s’emparer du pouvoir monétaire, actuellement en dehors de tout contrôle démocratique ?

Yorick de Mombynes pense que Bitcoin n'est pas politique.

Yorick de Mombynes propose une définition très partielle de ce qui est politique

Yorick de Mombynes est reconnu dans la communauté crypto pour ses talents de vulgarisateurs, ainsi que ses nombreux travaux à propos de Bitcoin. À ce titre, il appelle à séparer la monnaie de l’État. De plus, il estime qu’une monnaie ne doit pas être politique. C’est en effet ce qu’il a affirmé lors d’une conférence en 2022 à Surfin Bitcoin. Organisé par les Français de Stackin Sat, il s’agit d’un des plus grands rassemblements européens de bitcoiners, à Biarritz.

Mais qu’entend-il par là exactement ? Pour arriver à cette curieuse conclusion, il part d’un constat simple (mais peut-être trop simpliste). En se basant sur « une approche de bon sens », voilà sa définition du politique : « Est politique tout ce qui est susceptible de relever de la décision politique »

Yorick de Mombynes lors de sa conférence à Surfin Bitcoin en 2022 à Biarritz.

Yorick de Mombynes, magistrat à la cour des comptes, estime en effet que la monnaie est « un instrument qui est né hors du champ du politique ». Puis de dire que « La monnaie a été politisée dès ses débuts ». Que penser de ces contradictions ? Car si de tout temps la monnaie a été politique, cela revient à dire qu’une monnaie apolitique est un mythe. Ou bien, Yorick de Mombynes nous parle d’un âge d’or d’il y a 10 000 ans, époque bénie où la monnaie n’était pas encore politique. Une fiction, donc.

Le pouvoir de battre la monnaie a ainsi toujours été un enjeu majeur dans toute communauté, et pas uniquement celles organisées en État ou en institutions. En réalité, réduire ce qui est politique à ce qui relève de l’État est une définition extrêmement limitée. En partant de constat très réduit, il n’y a plus grand-chose de politique. Les révolutions, les oppositions, les syndicats, les discussions, les idées des Lumières, tout cela n’est donc pas de la politique ?

Bitcoin est une monnaie spontanément politique

De la même manière que l’euro est une construction, un projet politique, Bitcoin emporte avec lui toute une série de projections politiques. Bien sûr, bitcoin est libre d’usage, il est open source. Mais cette liberté-même est politique. Elle est une certaine vision de la monnaie. Une monnaie ouverte est un projet très politique, tout comme la recherche de décentralisation n’est pas neutre. Et ce n’est pas non plus parce que Bitcoin se base sur un protocole informatique, qu’il est impartial pour autant. Pourquoi ne pas l’assumer ?

Le protocole lui-même est une conception très politique de ce qu’est une monnaie. C’est pour cela qu’on l’aime ! Aujourd’hui, en effet, Bitcoin est profondément politique, peut-être davantage politique que l’euro, qui est une émanation d’instances non choisies démocratiquement, où siègent un nombre très réduit de personnes. En revanche, Bitcoin, est une monnaie spontanée, qui émerge de l’usage des utilisateurs toujours plus nombreux. Il est beaucoup plus politique, plus politisé, que l’euro. En effet, il est le produit d’une réelle demande, n’est pas imposée par en haut, mais émerge d’en bas et des questionnements collectifs. Tandis que peu à peu, l’euro devient une monnaie dépolitisée, car mis à distance des citoyens.

Contrairement à ce que nous dit Yorick de Mombynes, la monnaie n’est jamais neutre, elle n’est pas un objet stérile

« Tous les individus sont égaux devant la monnaie » ne peut être vrai. Ce n’est pas forcément un problème, mais ça ne peut pas non plus être compatible avec l’idée d’une monnaie neutre et apolitique. Une monnaie inégalitaire est foncièrement politique. Une monnaie égalitaire l’est aussi. Pour Yorick de Mombynes, le champ du politique, c’est uniquement le pouvoir de décision.

S’il reconnaît que la frontière entre politique et privé est mouvante, il se perd pourtant en lui attribuant une définition rigide. D’ailleurs, pour lui, accroitre le champ du politique, c’est un projet totalitaire. Un risque qui expose aux « pulsions » des hommes politiques. Il confond aisément institution et politique. Il confond, car désinstitutionnaliser la monnaie n’est pas dépolitiser la monnaie.

La monnaie (et ses vecteurs d’échanges) a donc toujours été politique. En revanche, elle n’a pas toujours été institutionnalisée comme aujourd’hui. Les banques centrales sont des créations très récentes, et probablement assez éphémères. Mais même si demain l’État disparaissait, la monnaie resterait, et elle serait toujours politique. En effet, l’État n’a pas le monopole de ce qui est politique.

« Crédit et endettement existaient avant la monnaie »

Oui, vous avez bien lu. Le crédit et l’endettement existaient avant la monnaie. C’est ce qu’explique David Graeber, dans son essai Dettes, 5 000 ans d’histoire. Yorick de Mombynes mentionne l’ouvrage, mais ne rend pas justice à David Graeber, un anthropologue majeur du 20ᵉ siècle. Ce qu’a montré Graeber notamment, c’est que la monnaie a historiquement peu servi comme moyen d’échange, mais plutôt comme unité de compte. Ainsi, certaines monnaies peuvent continuer d’exister dans les livres de comptes et déterminer la valeur des dettes et des achats. Dans les empires antiques (sumerien, égyptien), la monnaie ne servait pas à l’échange, mais comme unité de compte (pour établir l’inventaire des produits disponibles).

Fresque d'Égypte antique. La monnaie était alors utilisée comme unité de valeur et non comme moyen d'échange, comme le dit Yorick de Mombynes.
Les Égyptiens utilisaient la monnaie comme unité de compte.

Les communautés humaines ont longtemps privilégié l’échange de services à base de systèmes simples de crédit. Au Moyen Âge, on utilise par exemple le bâton de taille, que l’on sépare en deux et dont les entailles servent à mesurer le niveau de dette de chaque partie. Historiquement, la monnaie circule très peu. Ainsi, la plupart des dettes étaient payées en nature. Les communautés organisées en villages n’ont pas besoin de système monétaire pour enregistrer leurs dettes. Puisque tout le monde se connaît, pourquoi aurait-on besoin d’un intermédiaire d’échange aussi complexe ? Selon Graeber, la monnaie n’apparaît pas pour palier un manque d’efficacité du troc. Elle sert à comptabiliser les productions des empires, et occasionnellement, aux échanges. La distinction entre monnaie d’échange et unité de compte est donc essentielle.

Désolé Yorick, mais nous vivons bien dans un système capitaliste

« Finalement […] on est très loin d’un système capitaliste normal, et ceux qui passent leur temps à critiquer les excès du capitalisme en parlant de notre époque, j’aimerais bien qu’ils me donnent l’adresse de leur fournisseur de substances hallucinogènes » plaisante Yorick de Mombynes.

Le capitalisme, c’est pourtant la détention des moyens de production par un petit groupe de personnes au service d’intérêts privés (qui peuvent coïncider avec l’intérêt général). Le capitalisme est donc avant tout une manière d’organiser la production. Certes, ce système a relativement bien fonctionné durant les deux derniers siècles, malgré les destructions, l’asservissement des peuples et la nécessité de guerres dévastatrices pour se maintenir.

Mais aujourd’hui, la machine s’emballe : le système tourne pour lui-même, indépendamment des besoins réels. Les fondamentaux du capitalisme n’ont pas changé depuis le début de la révolution industrielle. Il arrive simplement à bout de souffle. Le système dysfonctionne dans le sens où les richesses produites ne suffisent plus à en satisfaire les acteurs, à construire un futur désirable.

Les cypherpunks étaient politisés, Bitcoin est leur héritage

La politisation (en fait, l’institutionnalisation) de la monnaie n’a pas grand-chose à voir avec les dérives du capitalisme. C’est plutôt l’initiative privée qui s’en sert comme outil. Les institutions manquent aujourd’hui de réel pouvoir, et sont assujettis aux grandes firmes. Certes, pour Yorick de Mombynes, l’État est un danger. Mais il n’est pas le seul à le penser. David Graeber, qu’il cite, est proche de la mouvance anarchiste. Le courant anarchiste (et non le courant libertarien) remet en cause la légitimité de l’État dans son monopole de la violence légitime. D’ailleurs, on peut considérer les cypherpunks à l’origine de Bitcoin comme des crypto-anarchistes. Autrement dit, une remise en cause du capitalisme.

En effet, ils refusent que les logiciels (notamment d’échange de valeurs) soient entre les mains d’entreprises cherchant le monopole et le profit. Incompatible avec la préservation de la vie privée. Selon les cypherpunks, les outils doivent au contraire être entre les mains de chacun, en défendant la vision de communs numériques. Oui, les cypherpunks font de la politique, pourtant, ils ne sont pas une institution étatique. Leur projet politique s’articule autour des questions de la vie privée et de l’anonymat. Bitcoin est donc politique, car c’est un projet cypherpunk : il y a un manifeste cypherpunk, comme il y a un manifeste communiste ou anarchiste.

Le whitepaper de Bitcoin est sorti en 2009, en pleine crise financière.
Le whitepaper de Bitcoin est sorti en 2009, en pleine crise financière.

C’est précisément parce que Bitcoin est politique qu’il est intéressant et vital

Yorick de Mombynes fait souvent référence à l’école autrichienne. Il s’agit d’un courant économique hétérodoxe (qui ne correspond pas à la conception de l’économie communément admise). Ce courant est intéressant, car il propose, tout comme le marxisme par exemple, une approche différente de l’économie. Mais c’est une vision extrêmement libérale qui met de côté les autres interprétations. Certains sont persuadés que Bitcoin est l’outil parfait pour appliquer les idéaux de ce libéralisme pur (et parfait) de l’école autrichienne.

En effet, beaucoup de bitcoiners sont séduits par l’école autrichienne, mais Bitcoin ne leur appartient pas. L’école autrichienne voit la monnaie comme un simple intermédiaire qui facilite les échanges. Rien de plus. Pourtant, comme le montre Graeber, la monnaie est bien plus que cela. C’est un champ sémantique, c’est une histoire, des symboles, une culture. En bref : c’est aussi un discours, une vision du monde.

Bitcoin est un outil monétaire libre et transpartisan

C’est vrai : Bitcoin intéresse un panel de personnes aux affinités politiques très différentes. Dire que la monnaie est (ou doit être) apolitique est assez dangereux : une monnaie apolitique, ça n’existe pas. Ou alors, ce serait la monnaie de robots sans âme. Or, les êtres humains constituent des groupes sociaux, et ainsi, politiques. Et heureusement, car c’est précisément le caractère politique et révolutionnaire de Bitcoin qui nous intéresse. En changeant la conception de ce qu’est une monnaie, en permettant à chacun d’utiliser un protocole commun, ouvert, et en ouvrant la voie à une économie radicalement différente.

Satoshi, militant de la monnaie

En fait, c’est exactement comme Internet : l’outil en lui-même est politique, avant même tout usage. Car il révolutionne les habitudes et les interactions humaines… En ce sens, toute révolution de la monnaie est profondément politique. Nicolas Teterel estime que le bitcoin est la monnaie d’un monde décroissant. L’exact inverse de l’euro ou du dollar, qui sont des monnaies paramétrées pour un système de croissance éternelle (car reposant sur la dette monétaire infinie). Il y a une dernière preuve que Bitcoin est intrinsèquement politique. En 2009, en pleine crise financière, Satoshi Nakamoto insère dans le tout premier bloc miné le titre du Financial Times du jour. « The Times 03/Jan/ 2009 Chancellor on Brink of Second Bailout for Banks ». N’est-ce pas une forme de revendication politique ?

Conclusion

Promouvoir une vision politique tout en expliquant que ce n’est pas politique, c’est un tour de passe-passe. Voilà pourtant ce que fait Yorick de Mombynes. Il défend une vision très libérale de ce que doit être la monnaie. Pour cela, il projette ses attentes sur Bitcoin. C’est tout à fait son droit. Mais ne nous méprenons pas, Bitcoin peut être bien autre chose qu’un simple instrument du libéralisme « parfait » de l’école autrichienne. C’est une monnaie solidaire Peer-to-Peer. Il amène à repenser l’usage du FIAT, à se passer des institutions (à la légitimité douteuse) et à réinvestir le champ de la monnaie en tant que citoyen. Bitcoin est ce qu’on en fait, et son existence-même emporte déjà son lot de révolution. Au contraire, avec Bitcoin, repolitisons la monnaie !

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Martin

Fasciné par l'histoire du Bitcoin et le mouvement cypherpunk, je pense que les citoyens doivent réinvestir le champ de la monnaie. Mon but ? Démocratiser et rendre visible le potentiel de la blockchain et des cryptomonnaies.

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Les propos et opinions exprimés dans cet article n'engagent que leur auteur, et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d'investissement.

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