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Jérôme Powell dans le déni

sam 11 Mar 2023 ▪ 10 min de lecture ▪ par Nicolas T.
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Le président de la Fed assure que le dollar n’a pas de rival en tant que monnaie de réserve internationale. Mais pour combien de temps encore ?

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Powell devant le Congrès US

Le grand timonier de la Fed était ce mercredi au capitole pour sa séance de questions-réponses semi-annuelle. LA question fut posée par le député Blaine Luetkemeyer :

« À la suite de l’invasion non provoquée de l’Ukraine par la Russie, la Fed a pris des mesures pour empêcher le kremlin d’accéder à plus de 300 milliards de dollars de réserves, soit près de la moitié des réserves russes. La semaine dernière encore, le Wall Street Journal publiait un article intitulé « la Russie se tourne vers le yuan » en abandonnant le dollar. Par ailleurs, le président chinois Xi Jinping a fait pression pour que les achats d’énergie soient réglés en yuans lors d’un sommet avec les dirigeants arabes en décembre. Êtes-vous préoccupé par ces actions visant à établir des monnaies de réserve différentes et de commercer dans d’autres devises que le dollar ? »

Réponse de J. Powell :

« Le dollar est largement accepté et constitue le seul candidat sérieux au titre de principale monnaie de réserve mondiale, et ce, en raison de nos institutions démocratiques, de la liquidité de nos marchés, de l’État de droit et du fait que le dollar a conservé sa valeur au fil du temps. D’autres pays veulent établir d’autres monnaies, mais le dollar est celui qui sera le plus largement utilisé dans le commerce international parce que nous possédons ces aspects que d’autres pays n’ont pas. »

Il est vrai que peu de monnaies s’apprécient face au dollar sur le long terme. Mais de là à dire qu’il a « conservé sa valeur »… Le billet vert a en réalité perdu plus de 95 % de son pouvoir d’achat depuis un siècle.

L’inflation est inhérente au système fiat

C’est ainsi, un système usurier de création monétaire par la dette a besoin d’une masse monétaire en perpétuelle augmentation pour que l’édifice tienne debout. La dette DOIT augmenter, rendant l’inflation inhérente au système. Elle est le prix à payer pour la croissance inouïe obtenue depuis un siècle.

Cette inflation n’est pas un problème tant que les salaires augmentent plus vite. Ce savant mélange s’obtient en produisant plus à temps de travail égal. Et pour augmenter la productivité, il faut des machines. Or ces dernières consomment de l’énergie. De l’énergie qu’il faut apporter en quantité croissante pour suivre le rythme du ponzi usurier qu’est la monnaie fiat.

Malheureusement, l’énergie peu chère se fait de plus en plus rare. Les fruits des branches basses ont été cueillis. L’époque des énormes découvertes de gisements pétroliers et des immenses gains de productivité est révolue. Les trente glorieuses aussi.

La complexité grandissante de l’extraction d’énergie ralentit inexorablement la productivité, la croissance et les salaires (chômage). Sauf qu’en face, il y a une dette et, surtout, des intérêts à rembourser. En sachant que ce ponzi DOIT continuer, sous peine de dépression.

Alors pour compenser, nous réduisons régulièrement les taux d’intérêt depuis un demi siècle :

Néanmoins, depuis 2008 et le pic de pétrole conventionnel (énergie plus chère), la soupape des taux d’intérêt ne suffit plus. Il a donc fallu lancer les « Quantitative Easing » pour alléger encore la facture des intérêts (la Fed reverse les intérêts au budget fédéral).

En somme, nos problèmes énergétiques nous empêchent de gagner en productivité, ce qui nous pousse à faire plus de dettes (pour acheter la paix populaire) qui agissent comme un effet cliquet sur l’inflation.

Jérôme Powell lui-même a déclaré à la sénatrice Cynthia Lummis que le « problème est que nous sommes sur une trajectoire où la dette augmente beaucoup plus vite que l’économie, ce qui est, par définition, insoutenable à long terme ».

Remplacez « économie » par productivité, et voilà.

Dette et privilège

Les États-Unis et l’Europe compensent la baisse de la productivité grâce à la dette. Mais une bonne partie de ces dettes profitent d’un privilège : le dollar et l’euro représente 80 % des réserves de change mondiales.

Dit plus clairement, l’occident jouit d’une ardoise vis-à-vis du reste du monde qui place son argent dans sa dette. C’est grâce à elle que le taux de change du dollar ne s’écroule pas en dépit du déficit commercial chronique des États-Unis.

Et cela depuis les accords de Bretton Woods, époque à laquelle les États-Unis étaient seul à pouvoir garantir la conversion de leur monnaie en or. Le dollar s’imposa alors comme l’étalon. Aujourd’hui encore, plus de 80 % des conversions de monnaies sur le forex impliquent le dollar.

Washington mettra fin à la convertibilité du dollar en 1971, mais l’inertie du système était trop importante. D’autant plus que le réseau SWIFT sera créé deux ans plus tard (construit par la compagnie américaine Burroughs). Ces effets réseaux et la taille de l’économie US faisaient que le dollar restait la monnaie la mieux connectée au monde et la moins chère à convertir.

Ainsi, malgré la fin du Gold Standard, le billet vert représente encore 50 % des paiements internationaux (30 % pour l’euro) et 80 % des paiements interrégionaux (entre continents).

Bien entendu, n’oublions pas que les États-Unis obligent les nations de l’OPEP à vendre leur pétrole exclusivement en dollar. Ce « petit » détail pèse certainement plus lourd que les « valeurs démocratiques » et « l’État de droit » de J. Powell.

Quid d’une fronde contre le dollar ?

Un renoncement global au dollar se traduirait par une chute de son taux de change, jusqu’à ce que la balance commerciale américaine s’équilibre. Les États-Unis seraient obligés de se serrer la ceinture et d’importer moins de choses. Il en résultera une inflation massive.

D’où l’intérêt de garder la main sur « l’ordre mondial » qui gravite autour du dollar. Et au vu des chiffres suscités, Jérôme Powell a raison de dire que le dollar n’a pas d’égal. Pour l’instant…

D’après les chiffres du FMI, l’ensemble des banques centrales détiennent collectivement 6 440 milliards de dollars. Soit 60 % des réserves de change mondiales. Le reste se compose d’euros, yuans, yens, sterlings, etc.

Or, ces 6 440 milliards sont essentiellement investis dans la dette du gouvernement américain (pour engranger des intérêts). L’avantage des bonds du Trésor US est qu’ils sont très liquides. À condition de ne pas s’appeler l’Iran, la Russie, l’Irak, l’Afghanistan, etc…

Le monde entier vit avec un couteau sous la gorge. Toutes les nations obéissent par peur que l’Empire ne saisisse leurs réserves. Sans parler de la menace SWIFT où d’être tout simplement détruit. L’Irak en sait quelque chose.

Ce privilège exorbitant du dollar a permis aux États-Unis de s’acheter la plus grande puissance militaire de l’histoire. L’armée américaine est capable de faire la guerre sur plusieurs théâtres grâce à des centaines de bases militaires à l’étranger qui offrent des lignes d’approvisionnement s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres.

Mais la Russie et la Chine ne sont pas l’Irak

Le coup de grâce énergétique

Nous verrons bien si la Russie parvient à convaincre le reste du monde de se débarrasser du dollar. Mais en parallèle de l’émancipation du tango sino-russe, il faut aussi dire que le miracle du pétrole de schiste a clairement offert du sursis à la puissance américaine. Mais la fête est finie d’après le WSJ :

« Le boom de la production pétrolière qui, au cours de la dernière décennie, a fait des États-Unis le premier producteur mondial est en train de s’estomper. Ce qui laisse penser que l’ère de la croissance du pétrole de schiste est proche de son pic. »

Dit autrement, les Américains devront bientôt acheter leur pétrole à l’étranger, ce qui pourrait bien achever le dollar.

Tous les empires finissent par s’écrouler, souvent à cause d’un problème de ressources (énergétiques). Ce fut le cas du plus grand de tous, l’empire romain. Pour John Wright, auteur de « Life without oil », c’est le manque de bois qui a précipité la chute de Rome.

Les Romains recouraient en effet à l’importation d’immenses quantités de bois. L’analyse des fragments antiques retrouvés à Rome montre qu’il venait du nord-est de la France. Soit à plus de 1.700 kilomètres du cœur de l’Italie.

Le surenchérissement du bois nécessaire à l’industrie romaine est très probablement ce qui poussa les empereurs à faire « tourner la planche à billets » en avilissant la monnaie. Aujourd’hui, au lieu de réduire la quantité de métal précieux des pièces, on fait de la dette.

Le tarissement du pétrole de schiste et la soudaine fronde globale contre le dollar n’augurent de rien de bon. Comme l’a récemment dit Xi Jinping : « Attendez-vous à des changements non vus depuis des siècles »…

Et pendant ce temps, le ministre de l’Énergie russe souligne que « des installations massives de mineurs de Bitcoin » en Sibérie :

Le monde a besoin d’une nouvelle monnaie de réserve. Elle ne sera ni le yuan, ni le rouble, ni la roupie, ni l’or, mais le Bitcoin, seule monnaie permettant aux super-puissances de jouer à armes égales.

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Nicolas T.

Journaliste rapportant sur la révolution Bitcoin. Mes papiers traitent du bitcoin à travers les prismes géopolitiques, économiques et libertaires.

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