La Russie limite la crypto chez elle mais l'autorise pour certains paiements internationaux
La Russie ne ferme pas la porte à la crypto. Elle choisit plutôt qui peut l’ouvrir, jusqu’où, et surtout pour quoi faire. Après une nouvelle salve de sanctions européennes cet été, Moscou a accéléré son chantier réglementaire. Poutine a signé la loi, les investisseurs disposent désormais d’un marché encadré et le rouble numérique vient de changer d’échelle. Derrière cette ouverture très surveillée apparaît une ligne assez nette : protéger la monnaie russe chez soi, trouver davantage de liberté financière ailleurs.

En bref
- La Russie autorise certains règlements internationaux en actifs numériques, tout en maintenant l’interdiction des paiements en cryptomonnaies pour les achats réalisés sur son territoire.
- La Russie autorise certains règlements internationaux en actifs numériques, tout en maintenant l’interdiction des paiements en cryptomonnaies pour les achats réalisés sur son territoire.
- Le rouble numérique a enregistré 87 000 comptes ouverts et plus de 50 000 opérations durant ses dix premiers jours de déploiement à grande échelle.
- La Banque de Russie redoute que les stablecoins concurrencent le rouble et renforce simultanément identification fiscale, surveillance des transactions et contrôle des plateformes réglementées.
Sous les sanctions, Moscou ouvre une porte au bitcoin
Le calendrier aide à comprendre le mouvement. Le 23 juillet, l’Union européenne adopte son 21e paquet de sanctions. Sont notamment visés 94 banques et grandes institutions financières, 33 établissements russes supplémentaires soumis à une interdiction de transactions et 14 exchanges liées à la crypto établies dans des pays tiers. Le réseau transfrontalier A7 figure également dans le viseur européen.
Moscou cherchait déjà d’autres tuyaux. Les entreprises russes peuvent utiliser des actifs numériques pour certains règlements internationaux sous un régime expérimental supervisé par la Banque de Russie. Le député Kaplan Panesh a décrit sans détour l’intérêt du dispositif : permettre aux sociétés russes de payer des partenaires étrangers en contournant les restrictions liées aux sanctions.
Le bitcoin trouve ici une utilité que Moscou ne lui accorde toujours pas dans les commerces russes. Il peut circuler dans certains échanges extérieurs, sans devenir une monnaie quotidienne à l’intérieur du pays.
Ce grand écart n’a rien d’une conversion idéologique. La Russie cherche des rails supplémentaires au moment où plusieurs rails traditionnels deviennent plus difficiles d’accès. Poutine n’a pas besoin d’aimer les cryptomonnaies pour trouver la plomberie intéressante.
Le rouble numérique peut-il garder la monnaie russe au centre du jeu ?
Le 1er septembre, une autre pièce est arrivée sur l’échiquier : le rouble numérique. Cette fois, pas de réseau décentralisé ni d’émetteur privé. La nouvelle monnaie circule sur la plateforme de la Banque de Russie et constitue une troisième forme du rouble, aux côtés des espèces et de l’argent bancaire.
Le démarrage a attiré les curieux. En dix jours, 87 000 comptes ont été ouverts et plus de 50 000 opérations réalisées. Elvira Nabiullina reconnaît elle-même qu’une partie des utilisateurs teste encore le service :
Beaucoup de gens testent simplement pour voir comment cela fonctionne. Nous espérons qu’ils apprécieront la commodité et la gratuité des services.
Les grandes banques doivent proposer cette infrastructure depuis septembre. Les grands commerçants concernés doivent également accepter ces paiements.
Le projet offre ainsi à Poutine et aux autorités un contrepoids domestique aux stablecoins privés. La crypto peut entrer dans le paysage ; le rouble, lui, entend conserver le fauteuil du patron.
Pourquoi la Banque de Russie protège-t-elle autant le rouble ?
Treize jours après le lancement massif de sa CBDC, la Banque de Russie a refroidi l’ambiance. Le 14 septembre, son document consacré au développement du marché financier pour 2027-2029 range les monnaies numériques parmi les risques à surveiller.
Le mot qui fâche n’est pas vraiment bitcoin. Ce sont surtout les stablecoins qui inquiètent. Si les Russes commencent à les utiliser comme substituts au rouble, la souveraineté monétaire peut s’effriter. Le régulateur évoque aussi la possibilité d’une perte totale pour les investisseurs et les difficultés posées par des actifs circulant au-delà des frontières juridiques nationales.
La crypto réglementée aura donc une laisse courte. Les investisseurs non qualifiés peuvent acheter jusqu’à 300 000 roubles par an et par intermédiaire. Bitcoin, Ether et USDT font partie des actifs retenus pour les échanges réglementés. Les paiements domestiques en cryptomonnaies restent interdits.
Rosfinmonitoring gagne aussi en visibilité. L’ouverture d’un compte auprès d’un dépositaire numérique russe exige désormais un numéro fiscal INN.
La loi signée par Poutine ouvre donc le marché sans lui offrir les clés de la maison. Chez lui, le rouble ne partage toujours pas son trône.
À l’international, Moscou peut-il desserrer l’étau financier ?
Là se trouve la face la plus pragmatique de la stratégie. La Russie surveille la crypto chez elle, tout en autorisant certains usages pour le commerce extérieur. Ce cloisonnement répond à une réalité assez terre à terre : une économie sous sanctions continue d’importer, d’exporter et de chercher des partenaires prêts à régler leurs affaires.
L’Union européenne l’a parfaitement compris. Son paquet de juillet ne vise pas seulement les banques russes. Il touche aussi des prestataires d’actifs numériques installés en Géorgie, au Panama, aux Émirats arabes unis, aux Îles Marshall, au Kirghizstan et en Biélorussie. Bruxelles peut désormais cibler davantage les fournisseurs étrangers utilisés pour contourner ses restrictions.
La bataille dépasse donc largement Poutine, Moscou et quelques exchanges. Elle concerne les infrastructures de paiement elles-mêmes : qui les contrôle, qui peut les utiliser et sous quelles règles ?
La Russie possède quelques partenaires commerciaux et cherche forcément des circuits moins dépendants des banques occidentales. Les actifs numériques peuvent fournir une pièce du puzzle, pas une baguette magique.
C’est peut-être là toute la subtilité russe : la crypto devient acceptable lorsqu’elle aide à franchir une frontière, beaucoup moins lorsqu’elle menace d’enfoncer celle du rouble.
Quelques chiffres qui racontent mieux le virage russe
- Depuis septembre, les particuliers non qualifiés peuvent acheter jusqu’à 300 000 roubles d’actifs numériques par an et par intermédiaire.
- Le lancement massif du rouble numérique a généré 87 000 nouveaux comptes et plus de 50 000 opérations en dix jours.
- Le paquet européen du 23 juillet vise notamment 94 banques et grandes institutions financières ainsi que 14 plateformes liées aux actifs numériques.
- Bitcoin, Ether et USDT figurent parmi les trois actifs proposés par la Banque de Russie pour le nouveau marché réglementé.
- Depuis septembre, les commerçants concernés réalisant plus de 120 millions de roubles de revenus annuels doivent accepter le rouble numérique.
Poutine semble ainsi avoir trouvé son équilibre : laisser respirer la crypto lorsqu’elle sert les échanges extérieurs, tout en renforçant le rouble numérique à domicile. L’Europe observe le même échiquier depuis l’autre rive. La France pousse les Vingt-Sept à développer des stablecoins en euro, parallèlement à l’euro numérique, face au poids des jetons adossés au dollar. Derrière Moscou comme Bruxelles revient alors une vieille question sous des habits neufs : qui contrôlera la monnaie qui circulera demain ?
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